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L’OUBLIÉ

« À une sorte d’anéantissement avait succédé une vie ardente, une douceur à la fois délicieuse et poignante.

« Elisabeth n’avait plus guère souci de sa sûreté personnelle. Si le sinistre tocsin, les coups de feu, les hurlements féroces la faisaient passer par une sorte d’agonie, c’est qu’une autre vie, sans cesse exposée, lui était devenue infiniment plus chère que la sienne.

« Ces alarmes et ce qu’elle entendait chaque jour raconter fortifiaient et exaltaient le sentiment que le héros de Villemarie lui avait inspiré. Elle en ignorait le nom : elle n’y voyait que de la reconnaissance, de l’admiration… Lambert Closse lui apparaissait tellement au-dessus d’elle que la pensée la plus lointaine d’en être aimée un jour ne pouvait lui venir. Mais lorsqu’elle entendait prononcer son nom, le soleil lui semblait verser une plus belle lumière.

« Ah ! l’automne pouvait assombrir le ciel, dépouiller la forêt et emporter les feuilles avec de longs gémissements ; que lui importait ? Elle avait en elle ce qui peut tout colorer, tout adoucir, tout enchanter[1]. »

Ce n’est pas d’une façon moins touchante que Laure Conan rapporte plus loin une visite que fit Lambert Closse à l’orpheline de l’hôpital, et l’impression profonde, troublante qu’il en reçut.

Elisabeth, à genoux devant le feu de la cheminée, était à préparer le bouillon des malades, quand survint Lambert, suivi de son beau chien Vaillant ; il lui demanda la permission de s’approcher et de se chauffer à la flamme du foyer.

« La clarté rougeâtre se jouant autour d’elle mettait en vif relief la grâce de sa personne et lui donnait un charme étrange.

« Le héros la considéra quelques instants avec attention, et son cœur s’ouvrit à une pitié tendre.

  1. L’Oublié, pp. 82-83.