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CHAPITRE III.

De l’usage du sel pour le Bétail.


Section première.

Est-il avantageux de donner du sel au Bétail ?


La nature, qu’on devroit consulter en tout, a décidé la question, & les hommes l’ont embrouillée. Je ne connois aucun animal domestique, qui n’ait un goût décidé pour le sel marin & pour le nitre. On voit des pigeons gagner, après quatre ou six lieues de trajet, les bords de la mer, & chercher dans les falaises le sel qui s’y attache. On voit les moutons, les vaches, &c. lécher les pierres des murs, & sur-tout ceux faits en plâtre, parce qu’il s’y forme bientôt un vrai sel de nitre. Existe-t-il une source salée dans une province ; les chevaux, les bœufs s’échappent quand ils le peuvent pour y aller, & les animaux, même sauvages, s’y rendent de toute part. D’après une indication si forte, si soutenue, comment s’aveugler au point de dire, les uns que le sel est inutile, & les autres, qu’il est nuisible au bétail. Il est constant que le trop est dangereux en tout ; mais entre le trop & le nécessaire, il y a une ligne de démarcation ; & l’animal, plus sobre que l’homme, l’outre-passe très-rarement. Pour infirmer cette assertion, on citeroit en vain l’exemple du bœuf qui périt sur la prairie où il a brouté la luzerne. Ce n’est pas le trop de nourriture ; c’est la qualité qui lui donne la mort, s’il n’est secouru promptement ; c’est la fermentation de cette plante dans son estomac, qui dégage une masse d’air considérable ; & cet air se raréfiant, cause la raréfaction subite de l’air contenu dans tout le systême du tissu adipeux. Cet exemple, le plus fort de ceux qu’on pourroit citer, ne détruit point cette assertion importante : pour conserver la santé aux animaux que l’homme a réduits à l’esclavage, il faut étudier leur goût, le suivre, ne point établir de loix générales, mais se régler sur les lieux, sur les circonstances, &c.

Il est important de distinguer la nature des pâturages, & la manière d’être des saisons, avant de donner du sel au bétail quelconque. Par exemple, les moutons qui paissent depuis le mois de Mai jusqu’à la fin de Septembre, & même jusqu’au milieu d’Octobre, dans les plaines embrasées de la Basse-Provence, du Bas-Languedoc, &c. n’ont pas besoin de sel, puisqu’ils ne sortent jamais de l’étable ou du parc avant que la rosée du matin soit dissipée, L’herbe courte, mais très-substantielle, de ces provinces, est par elle-même assez sèche, sans encore chercher à augmenter la soif de l’animal par l’usage du sel. Si au contraire, le printems & l’été sont pluvieux, le sel donné de tems à autre sera utile, & sur-tout dans un hiver humide.

Ce que je dis des provinces méridionales s’appliquera, jusqu’à un certain point, à celles du centre du royaume, lorsque les circonstances seront égales ; & ce seroit mal entendre ses intérêts, que d’épargner le sel aux bœufs, aux vaches qui