Page:Rozier - Cours d’agriculture, 1782, tome 2.djvu/256

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pâturent dans les communaux marécageux. Règle générale, plus l’herbe est intérieurement aqueuse, plus le sol du pacage est humide, & plus le sel devient nécessaire. Il est entiérement inutile dans les provinces voisines de la mer, sur l’étendue de deux à trois lieues, de ses bords, parce que les vents de mer entraînent avec eux assez de parties salines, & les déposent sur les plantes. Les prés salés rendent à la longue, les espèces de moutons plus petites ; mais la délicatesse de leur chair dédommage en partie de la petitesse de leur toison. Les moutons des prés salés de l’embouchure de Seine, ceux de Bretagne, &c. sont une preuve de ce que j’avance, & font voir l’effet produit par le trop grand usage du sel, qui devient alors dessiccatif à un trop haut degré.

Dans nos provinces septentrionales, où il pleut souvent, & où la chaleur est modérée, l’usage du sel est indispensable. Il faut une substance qui redonne du ton à l’estomac de l’animal, trop relâché par une nourriture délavée. Le sel dissipe cette humidité surabondante, excite l’appétit, & prévient les maladies dont le principe reconnoît pour cause le relâchement & la mauvaise digestion.

Tous les apprêts destinés à la nourriture de l’homme, sont salés, & même jusqu’au pain, dans la majeure partie de nos provinces. Pourquoi cet usage seroit-il général chez toutes les nations, si l’expérience confirmée de siècle en siècle n’en avoit démontré la nécessité ? L’estomac du bœuf, quoique différemment construit que celui de l’homme, celui du mouton, &c. triturent & digèrent les alimens d’après la même loi & la même cause, à quelques modifications près. Or, si le sel est si indispensable pour l’homme, pourquoi en refuser au bétail ? L’usage modéré, & suivant les circonstances, est nécessaire ; le trop seul est nuisible.

M. l’abbé Carlier, dans fon excellent Traité des bêtes à laine, s’explique ainsi, lorsqu’il combat l’opinion de M. Hastfer, à qui l’on est redevable d’un excellent Traité en ce genre, & rédigé d’après les principes de M. Alstrœmer. « Il paroîtroit, à la manière de s’énoncer de M. Hastfer, qu’il voudroit faire dépendre la santé des bêtes à laine, de l’usage du sel. Il jugeoit ainsi, parce que vivant dans un pays où le sel est commun, il n’avoit pas porté ses vues plus loin. S’il eût été informé de ce qui se passe à cet égard dans l’intérieur de la France, il auroit reconnu que l’usage en est ignoré dans bien des provinces où les troupeaux se soutiennent, se multiplient & se portent très-bien ; d’où il s’ensuit que l’usage du sel est absolument indifférent. »

Je suis fâché de ne pas être de l’avis de cet estimable auteur ; mais comme je juge d’après mes observations, & non sur le témoignage des autres, j’ose dire que l’usage du sel n’est pas indifférent, & qu’il est même nécessaire jusqu’à un certain point. En parcourant presque toutes les provinces du royaume, j’ai observé que celles où cet usage est inconnu, sont précisément du ressort de ce qu’on appelle pays de grandes gabelles ; & que le sel coûte