Page:Rozier - Cours d’agriculture, 1784, tome 5.djvu/156

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tout le charme de ces momens délicieux : l’intérêt y est pour quelque chose ; mais je crois qu’un sentiment d’amour propre est plus fort. L’on se dit avec contentement : Voilà les blés que j’ai semés, leur beauté est due à mes travaux, c’est mon ouvrage : heureux délire, qui fait oublier les craintes, les anxiétés dont le cultivateur a été agité depuis le moment que le grain a été confié à la terre, jusqu’à celui de la moisson ! Cette joie si naturelle n’est pas encore parfaitement pure ; les blés sont sur pied, un orage, une grêle vont peut-être au moment de la plus douce jouissance, bouleverser, détruire, anéantir & l’espoir & la précieuse récolte de ce propriétaire : que d’exemples pareils ! Il échappe aux orages ; mais les apsides lunaires se trouvent aux points équinoxiaux ; (Voyez les mots Almanach, Lune) les craintes reviennent, des pluies continuelles vont inonder, coucher, & pourrir ses moissons. Si par de nouvelles combinaisons de ces points lunaires, le ciel redevient serein, le cultivateur voit renaître la douce espérance, & la joie brille sur son front ; peut-être sera-t-elle de courte durée, sur-tout dans nos provinces méridionales. La chaleur du jour est dévorante, le vent nommé siroco en Italie, s’élève, il dessèche les balles dans lesquelles les grains sont renfermés ; elles s’ouvrent, & la terre est presque dans un clin-d’œil ou dans la journée, jonchée des grains, d’une partie & quelquefois plus de la moitié de la récolte. Telles sont les inquiétudes sans cesse renaissantes qui froissent l’ame & ballottent la fortune du cultivateur, jusqu’à ce que ses blés soient sur l’aire ou dans ses greniers. Les habitans des villes, tranquilles au coin de leur foyer, disent froidement : nous payerons le pain un peu plus cher dans le cours de cette année, & ne daignent pas jeter un œil de compassion sur le sort de ce malheureux fermier, de ce pauvre cultivateur qui perd & ses avances premières, & ses travaux, & l’unique ressource qui lui restoit pour vivre. L’homme est injuste lorsque le tableau de l’infortune est éloigné de ses regards.

Ces exemples de calamités, trop souvent répétés, sont des leçons instructives ; aussi le propriétaire intelligent qui a de la prévoyance, n’oublie rien de ce qui peut lui faire éviter ces malheurs en tout ou en partie. Long-temps d’avance il rassemble l’argent & les vivres nécessaires pour la nourriture & le salaire des moissonneurs ; le grain est toujours plus cher dans cette saison que dans le reste de l’année. Dès le mois de mai & même plutôt il arrhe ses ouvriers, fait son marché avec eux, les lie par des conventions écrites ou faites en présence de témoins. S’il attend plus tard, il n’aura plus à choisir parmi les travailleurs ; les bons seront arrêtés, les mauvais lui imposeront la loi, parce qu’il sera forcé de recourir à eux ; & en les payant très-chèrement, sa récolte sera la dernière levée de tout le canton, & la plus mal ramassée. Je suis bien éloigné de conseiller de choisir de bonne heure ses travailleurs afin de les payer au-dessous d’un prix raisonnable. Si l’on envisage les sueurs dont ces malheureux vont être couverts, la peine qu’ils auront dans les mois les plus chauds de l’année, sans cesse le corps courbé,