Page:Rugendas - Voyage pittoresque dans le Brésil, fascicule 20, trad Golbéry, 1827.djvu/5

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curé pour lui offrir l’hommage de sa vénération. Fort bien, seigneur, répondit celui-ci sur le ton de la plaisanterie ; je serai donc aujourd’hui votre, aumônier. À onze heures je me rendis à l’église avec l’aumônier, et bientôt nous vîmes arriver une foule de Nègres au son des tambours et drapeaux déployés ; hommes et femmes portaient des vêtemens des couleurs les plus voyantes qu’ils avaient pu trouver. Quand ils se furent approchés, nous distinguâmes le roi, la reine et le ministre d’État. Les premiers de ces personnages portaient des couronnes de carton recouvertes de papier d’or. Le roi avait un habit vert, un gilet rouge, un pantalon jaune ; le tout selon la forme la plus antique. Il tenait en main un sceptre de bois doré. La reine avait une très-vieille robe de cérémonie, en soie bleue. Quant au pauvre ministre d’État, il pouvait se vanter de briller de tout autant de couleurs que son maître ; mais il n’avait pas été aussi heureux dans le choix de ses vêtemens : le pantalon était à la fois trop étroit et trop court, tandis que le gilet était d’une longueur démesurée. Les frais de la cérémonie devaient être supportés par les Nègres : on avait donc dressé dans l’église une petite table, à laquelle étaient assis le trésorier et quelques autres employés de la confrérie noire do Rosario (du rosaire), et ils recevaient les dons des assistans dans une sorte de boîte destinée à cet effet. Mais les offrandes étaient maigres et rentraient lentement, beaucoup trop lentement au gré du curé, car l’heure de son dîner avait sonné. Aussi le vit-on s’avancer avec impatience vers le trésorier, en lui protestant qu’il ne procéderait pas à la cérémonie que tous les frais ne fussent couverts ; et tout aussitôt il apostropha les Nègres qui l’entouraient, leur reprochant leur peu de zèle à contribuer à la solennité. À peine eût-il quitté ce groupe, qu’il s’éleva entre les Nègres qui le composaient une suite de contestations et d’altercations, accompagnée des geste et des expressions les plus comiques, mais elles n’étaient pas précisément conformes à la sainteté du lieu. Enfin on s’entendit. Leurs Majestés noires s’agenouillèrent devant la balustrade de l’autel et le service, divin commença. La messe terminée, le roi devait être solennellement investi de sa dignité ; mais le curé avait faim, et sans scrupule il abrégea la cérémonie : il demanda donc la couronne, et la prenant, se dirigea vers la porte de l’église, où le nouveau roi vint au-devant de lui et se mit à genoux. Le curé lui posa la couronne sur la tête, lui mit le sceptre à la main et prononça ces paroles : Agora, Senhor Rey, vai te embora (maintenant, seigneur roi, décampez) ! Il dit, et de suite courut regagner sa maison. Les Nègres partirent en poussant des cris de joie et se rendirent à la plantation d’Amparo, où ils passèrent le jour et la nuit à se livrer aux plaisirs de la boisson et de la danse.»