Page:Ruskin - Les Matins à Florence.djvu/27

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et la construction du moulin de Laxey ? La moindre phrase du plus modeste de ses guides, la boutade la plus fantaisiste lancée dans une de ses lettres, de Fors Clavigera, la plaisanterie la plus innocente qui put exciter un jour le rire sur les lèvres de ses jeunes élèves d’Oxford ou d’ailleurs, ont plus fait pour son œuvre intime et profonde que toutes ces entreprises audacieuses et absorbantes. Peu importe qu’il ait fait travailler, dans quelque coin d’Écosse, quelques vieilles fileuses, maniant fuseaux et rouets, et qu’il ait permis à quelques snobs d’exhiber une laide redingote de laxey homespun et une chemise ridicule taillée dans du Ruskin linen. Les rouets peuvent se perdre, retourner dans les coins poussiéreux d’où on les a tirés, la mousse peut recouvrir la roue du moulin, car sous ces vêtements trompeurs, sous cet habit d’emprunt, le maître a su faire vibrer des cœurs sincères, et l’enthousiasme qu’il a suscité ne se ralentira pas tant que la tendresse et la pitié seront de ce monde, tant qu’il y aura des yeux pour voir la Beauté et des âmes pour en dégager le sens religieux.


Tel est, en effet, l’apostolat de Ruskin. Au fond de toutes ses œuvres critiques, de tous ses pamphlets, de tous ses exposés théoriques, c’est le caractère essentiel qui apparaît, dominant, effaçant tous les autres. Mieux que personne, il nous a montré les rapports étroits qui rattachaient l’art à la religion, il nous a fait sentir que tout grand art devait être religieux, que toute noble religion devait être esthétique ; il a unifié le domaine sentimental de l’humanité, il a réuni, en un même ciel, l’étoile de la foi et celle de la beauté, celle qui guide et celle qui réjouit, et il a opposé la nuit sereine du mystère, illuminée de leur double feu, à l’agitation inquiète de notre orgueil intellectuel, à l’éclat brutal du soleil de midi.

Jusques à quand ce choix se posera-t-il pour nous ? Quelles expériences nous faudra-t-il encore faire pour comprendre que le mal dont nous mourons peut être guéri, sans que la vérité en souffre, et que toutes les conquêtes de la science ne nous ont pas plus éloignés de Dieu que la voile ou l’hélice