Page:Ruskin - Les Matins à Florence.djvu/36

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connue ; elle se laisse entrevoir dans les Psaumes, elle illumine les Évangiles, les Actes et les Épitres de Paul, mais ce flambeau de concorde ne répandit jamais une lumière plus ardente qu’au cours de cette Pré-Renaissance italienne des xiiie et xive siècles. C’est elle qui conduisit saint François vers le Soudan, qui rêva pour les sages de l’antiquité, dans les Limbes, le séjour élyséen décrit par Dante ; c’est encore elle qui glorifia les types des Rois Mages, des Sibylles, de Virgile, de Trajan, de Boëce et de tant d’autres qu’on admirait trop pour ne pas les sanctifier, malgré tout[1].

Mais cette sereine compréhension de « l’éternel humain » qui rattache les unes aux autres, quant à la forme et quant à l’esprit, toutes les aspirations humaines n’empêche pas Ruskin d’établir une profonde différence entre les deux grandes manifestations religieuses payenne et chrétienne, ou plutôt entre les deux modes de vie qu’elles caractérisent : l’Action et la Contemplation. L’art idéal serait celui dans l’expression duquel ces deux principes s’équilibreraient à la faveur de traditions populaires vivaces et d’une saine discipline morale. Cet art idéal n’est pas à venir ; il a fleuri les murs des églises de Florence, d’Assise et de Padoue, à la fin du xiiie et au cours de tout le xive siècle. Il est entièrement édifié sur les traditions d’art grecques et étrusques : « Au centre, se trouvait l’Étrusque Florence, fixée au sol par un lien de fer et de cuivre, humide de la rosée du ciel. » À ces traditions viennent se superposer, d’une part, « l’art actif —

  1. « Le caractère le plus absolument beau du pouvoir de la vraie foi Chrétienne-catholique est eu ceci qu’elle reconnaît continuellement pour ses frères — bien plus, pour ses Pères — les peuples aînés qui n’avaient pas vu le Christ, mais avaient été remplis de l’Esprit de Dieu » (Bible d’Amiens, p. 27).
    Ce sentiment se traduit d’une façon charmante dans un épisode de la vie de saint Grégoire, pape (vie s.) ; « Or, comme un jour Grégoire passait par le forum de Trajan, le souvenir lui revint de la justice et de la bonté de ce vieil empereur, si bien qu’en arrivant à la basilique de Saint-Pierre, il pleura amèrement sur lui et pria pour lui. Et voici qu’une voix d’en haut lui répondit : Grégoire, j’ai accueilli ta demande et libéré Trajan de la peine éternelle, mais, prends bien garde à l’avenir de ne plus prier pour aucun damné. » (Légende Dorée, p. 173.)