Page:Sénèque - Œuvres complètes, trad. Baillard, tome II.djvu/101

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tu. — Celui dont on demandait comment il portait la parole : « Il la traîne ; » répondit Asellius. Géminus Varius disait en effet de lui : « Vous lui trouvez du talent, je ne sais pourquoi, il ne peut coudre trois mots ensemble. » Oui, si tu dois parler, parle plutôt comme Vinicius, dût-il arriver quelque impertinent pareil à celui qui l’entendant arracher ses mots l’un après l’autre, comme s’il dictait au lieu de disserter, lui cria : « Parle ou tais-toi une fois pour toutes. » Quant à la précipitation de Q. Hatérius46, orateur en son temps très-célèbre, je veux qu’un homme sensé s’en garde le plus qu’il pourra. Hatérius n’hésitait jamais, jamais ne s’interrompait ; il commençait et finissait tout d’une traite.

Je suis d’avis pourtant que, selon les nations, certaines méthodes conviennent plus ou moins. Ce que je blâme se passerait aux Grecs ; nous, même en écrivant, nous avons l’habitude de séparer nos mots. Notre Cicéron lui-même, de qui l’éloquence romaine reçut son élan, eut pour allure le pas. Nos orateurs s’observent mieux que les autres, ils sentent ce qu’ils valent et donnent le temps de le sentir. Fabianus[1], aussi distingué par ses vertus et son savoir que par son éloquence, mérite qui vient en troisième ordre, discutait avec aisance plutôt qu’avec promptitude ; c’était facilité, pouvait-on dire, ce n’était pas volubilité ; voilà ce que j’admets dans un sage. Je n’exige pas que ses périodes sortent de sa bouche sans nul embarras : j’aimerais mieux même un peu d’effort qu’un jet spontané. Je voudrais d’autant plus te faire peur du travers dont je parle qu’il ne se gagne point sans qu’on ait perdu le respect de soi-même. Il faut pour cela se faire un front d’airain et ne pas s’écouter : car dans cette course irréfléchie, que de choses on voudrait ressaisir ! Non, te dis-je, on n’obtient ce triste avantage qu’aux dépens de sa dignité. D’ailleurs il est besoin pour cela qu’on s’exerce tous les jours, et que des choses on transporte son étude aux mots. Or, quand les mots te viendraient d’eux-mêmes et couleraient de source, et sans nul travail de ta part, tu dois néanmoins en régler le cours, et comme une démarche modeste sied à l’homme sage, il lui faut un langage concis, point aventureux. Ainsi, pour conclusion dernière, je te recommande d’être lent à parler.


  1. Sur Fabianus, voir Lettre C et note.