Page:Sévigné - Lettres, éd. Monmerqué, 1862, tome 11.djvu/396

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3xo CH. DE SÉVIGNÉ ET DACIER

duit soient toujours ce qu’ils doiventetre, en conservant leur carac-

tère jusqu’à la fin. Propriedicere est l’explication de convenientlafinge;

cela est très-sensible, etilseroit inutile de s’amuser plus longtemps à

le prouver.. f.

Voilà donc la querelle décidée, puisque Horace a dit visiblement

ce que j’ai prétendu. Mais il ne me suffit pas d’avoir prouvé qu’il l’a

dit, je veux faire voir encore plus fortement qu’il a dû le dire. Cela

sera bientôt fait.

Il est impossible-de trouver une seule raison pour appuyer ce qu’a

prétendu M. de S* que les sujets connus sont plus difficiles à traiter

que les autres: car aucontraire leur facilité vient de ce qu’on a des

guides, et une règle sûre qui empêche qu’on ne s’égare, pour peu

qu’on y ait d’attention. Il n’est pas de même des caractères et des

sujets nouveaux ils sonttrès-difficilespour trois raisons principales,

auxquelles je ne crois pas qu’on puisse rien opposer.

La première est tirée du fond de l’art. La tragédie est l’imitation

d’une action qui excite la compassion et la terreur; de là il s’ensuit

nécessairement et naturellement, comme Aristote l’a prouvé l, qu’il

ne faut pas choisir un très-honnête homme pour le faire tomber de

la prospérité dans l’adversité; car au lieu d’exciter la terreur et la

compassion, cela ne fait que donner de l’horreur, et est détesté par

tout le monde. Il ne faut pas prendre non plus un méchant homme

pour le faire passer d’un état malheureux à un état heureux, car il

n’y a rien de moins tragique. Bien plus, il ne faut pas représenter

les malheurs d’un très-mécliant homme cette représentation peut

faire véritablement quelque plaisir, mais elle ne produira ni la

crainte ni la pitié car la crainte naît des malheurs de nos sembla-

bles, et la pitié vient de lamisère de ceux qui méritoient un meilleur

sort; etparconséquentun tel sujet n’arien qui soit ni pitoyable ni ter-

rffile. H ne reste donc que celui qui tient le milieu, et qui s’est rendu

malheureux par quelque grande faute involontaire. Or ce milieuest

fort difficile à tenir, et voilà pourquoi il est si dangereux de mettre

sur la scène des caractères nouveaux; car on a bien de la peine à

les faire propres, proprie dicere, c’est-à-dire à les faire naturels et

justes. On va presque toujours au delà des bornes, ou l’on demeure

en deçà. Cela est si vrai, que de tous les caractères nouveaux qu’on

a mis sur notre théâtre, on n’en trouvera pas deux qui soient bons; i

il n’en est pas de même des autres.

La seconde’ raison vient de la difficulté qu’il y a à bien connoître

I. Voyez le chapitre aan de la Poétique dr Aristote, traduite par Dacier

Le passage ici allégué se trouve parmi les fragments de la Poétique que Racine

a traduits.