Page:Sévigné - Lettres, éd. Monmerqué, 1862, tome 3.djvu/191

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1673

312. — DE MADAME DE SÉVIGNÉ À MADAME DE GRIGNAN.
À Marseille, jeudi à midi.

Le diable est déchaîné en cette ville : de mémoire d’homme, on n’a point vu de temps si vilain. J’admire plus que jamais de donner avec tant d’ostentation les choses du dehors, de refuser en particulier ce qui tient au cœur ; poignarder et embrasser, ce sont des manières : on voudroit m’avoir ôté l’esprit ; car au milieu de mes honnêtetés, on voit que je vois ; et je crois qu’on riroit avec moi, si on l’osoit ; tout est de carême-prenant[1].

Hier nous dînâmes chez Monsieur de Marseille : ce fut un très-bon repas. Il me mena l’après-dînée faire des visites nécessaires, et me laissa le soir ici. Le gouverneur me donna les violons, que je trouvai très-bons. Il vint des masques plaisants : il y avoit une petite Grecque fort jolie ; votre mari tournoit tout autour : ma fille, c’est un fripon ; si vous étiez bien glorieuse, vous ne le regarderiez pas[2]. Il y a un chevalier de Saint-Mesmes qui danse bien à mon gré ; il étoit en Turc ; il ne hait pas la Grecque, à ce qu’on dit. Je trouve, comme vous, que Bétomas ressemble à Lauzun, et Mme de Montfuron à Mme d’Armagnac, et Mlle des Pennes[3] à feu Mlle de Cossé. Nous ne

  1. Lettre 312. — 1. Tout ceci a rapport à l’évêque de Marseille : voyez la lettre suivante. — Nous avons adopté le texte de la seconde édition de Perrin. Il y a d’assez notables différences dans sa première et dans celle de la Haye (1726), dans lesquelles on lit ainsi ce commencement : « Le diable est déchaîné, etc. J’admire plus que jamais qu’on donne avec tant d’action dans les choses du dehors, et qu’on se refuse en particulier ce qui tient au cœur. Je me vois poignarder et embrasser de toutes manières : on voudroit m’avoir ôté l’esprit. Au milieu de tant d’honnêtetés, tout est de carême-prenant. »
  2. 2. « Vous ne le garderiez pas. » (Édition de la Haye.)
  3. 3. Mme des Pennes était très-liée avec Mlle de Scudéry. Voyez la note 3 de la lettre 166.