Page:Saint-Just - Œuvres complètes, éd. Vellay, I, 1908.djvu/43

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Tel autrefois Saint-Jean le songe-creux,
Dans son désert, rêvant l’Apocalypse,
Était porté sur la voûte des cieux,
Comme Lansberg pour prédire une éclipse :
Il voyait là des animaux pleins d’yeux,
Des chandeliers, des vents, des sauterelles.
Des chevaux blancs, et quelques jouvencelles :
Linde ne vit ces objets merveilleux,
Et seulement le déloyal Hermite
Vous la posa brusquement de son long
Sur un chariot traîné par un Démon
Qui dans les airs soudain se précipite.
« Adieu la belle ; adieu, dit l’homme à froc,
« Dans un désert prenez en patience
« Cette aventure, et je jure Saint-Roch
« Que de vos jours ne reverrez la France :
« Vous apprendrez le but de l’Enchanteur ».
Mais suivons Linde ; elle appelle mon cœur.
Après avoir, dans sa course rapide,
Un jour entier fendu l’espace vide ;
Après avoir franchi de vastes mers,
Des monts, des lacs, des cités, des déserts,
Son char léger s’abattit de lui-même
Sur un rocher où Neptune orageux
Venait briser ses flots impétueux.
Dans le transport de sa douleur extrême,
De cris perdus elle frappa les cieux,
Et mille pleurs coulèrent de ses yeux.
« Quelle est, hélas ! quelle est ma destinée !
« S’écria-t-elle, après quelques instans,
« Dans l’univers errante, abandonnée,
« Triste jouet de noirs enchantemens,
« Loin d’un amant à vivre condamnée !
« C’est donc ici que le ciel rigoureux
« Fixe à jamais mon destin amoureux.
« Que deviendrai-je en ces déserts sauvages ?
« J’entends la mer se briser sur ces plages ;
« Tout est brûlé des feux ardens du jour…