Page:Saint-Simon - Mémoires, Chéruel, Hachette, 1856, octavo, tome 6.djvu/185

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il n’a garde d’être janséniste, et je vous en réponds ; car il ne croit pas en Dieu. — Est-il possible, mon neveu ? répliqua le roi en se radoucissant. — Rien de plus certain, sire, reprit M. d’Orléans ; je puis vous en assurer. — Puisque cela est, dit le roi, il n’y a point de mal, vous pouvez le mener. » Cette scène, car on ne peut lui donner d’autre nom, se passa le matin ; et l’après-dînée même, M. le duc d’Orléans me la rendit pâmant de rire, mot pour mot, telle que je l’écris. Après en avoir bien ri tous deux, nous admirâmes la profonde instruction d’un roi dévot et religieux, et la solidité des leçons qu’il avoit prises de trouver sans comparaison meilleur de ne pas croire en Dieu que d’être ce qu’on lui donnoit pour janséniste, celui-ci dangereux à suivre un jeune prince à la guerre, l’autre sans inconvénient par son impiété. M. le duc d’Orléans ne se put tenir d’en faire le conte, et il n’en parloit jamais sans en rire aux larmes. Le conte courut la cour et puis la ville ; le merveilleux fut que le roi n’en fut point fâché [1]. C’étoit un témoignage de son attachement à la bonne doctrine, qui, pour ne lui pas déplaire, éloignoit de plus en plus du jansénisme. La plupart en rirent de tout leur cœur ; il s’en trouva de plus sages qui en eurent plus d’envie de pleurer que de rire, en considérant jusqu’à quel excès d’aveuglement le roi étoit conduit. Ce Fontpertuis étoit un grand drôle, bien fait, ami de débauche de M. de Donzi, depuis duc de Nevers, grand joueur de paume. M. le duc d’Orléans aimoit aussi à y jouer, et de tout temps aimoit M. Donzi qu’il avoit vu d’enfance avec nous au Palais-Royal ; et beaucoup plus en débauche lorsqu’il s’y fut livré. Donzi lui produisit ce Fontpertuis pour qui il prit de la bonté. Longtemps après, dans sa régence, il lui donna moyen de gagner des trésors au trop fameux Mississipi, toujours sous la protection de M. de Nevers. Mais quand ils furent gorgés de millions,

  1. Ce passage se trouve déjà plus haut (t. V ; p. 349).