Page:Saint-Simon - Mémoires, Chéruel, Hachette, 1856, octavo, tome 6.djvu/430

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elle se remuer. Ses bras étoient plus gros qu’une cuisse ordinaire, avec un petit poignet et une petite main mignonne au bout, la plus jolie du monde. Le visage exactement comme un gros perroquet, et deux gros yeux sortants qui ne voyoient goutte. Elle marchoit aussi tout comme un perroquet. Avec une figure si peu imposante, jamais femme n’imposa tant. Avec une grande hauteur, elle avoit une grande politesse, noble, discernée, qui est devenue si rare et qui touche si fort. Personne aussi n’avoit plus d’esprit, ni plus de sens et de justesse, avec un tour unique et très salé et plaisant, quand elle vouloit, mais toujours avec dignité. Elle étoit d’un excellent conseil, et la meilleure et la plus sûre amie du monde, et, avec toute sa gloire, d’un commerce le plus aisé et le plus délicieux. Tout le monde ne lui convenoit pas, mais un choix délicat.

C’étoit la personne du monde qui se respectoit le plus et qui se faisoit le plus naturellement respecter par les autres. Le roi et Mme de Maintenon la craignoient, et jamais elle ne fit un pas pour s’en approcher, quoique passant sa vie à Versailles, où elle avoit toujours chez elle une cour, indépendamment de son mari, et en ses absences. Elle souffroit du ridicule de ses grands airs. Souvent il ôtait en particulier sa perruque chez elle ; elle ne disoit mot, mais elle ne s’y accoutumoit point. Elle eut le bon sens de n’être rien moins qu’éblouie de l’envoi de son mari en Italie ; elle en craignit les revers et m’en parla franchement, quoiqu’elle me reprochât quelquefois, comme en badinant, que je n’aimois point le maréchal. À sa prison elle fut outrée de douleur. Je la vis dès les premiers jours, que sa porte étoit fermée, excepté à ses plus intimes amis. Son bon esprit ne put être consolé par toutes les marques de bonté que le roi prodigua au maréchal, et par tout ce qu’il lui manda à elle. À son retour elle fut vivement touchée de son inflexibilité à rejeter le salutaire conseil du chevalier de Lorraine, que j’ai expliqué en son temps. Mais elle fut abîmée de douleur à la bataille de Ramillies et de tout