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LAVINIA.

— C’est une vieille tradition, répondit-elle, un dénoûment convenu, une situation inévitable dans toutes les histoires d’amour. Et, si, lorsqu’on s’écrit, on était pénétré de la nécessité future de s’arracher mutuellement ses lettres avec méfiance… Mais on n’y songe point. À vingt ans, on écrit avec la profonde sécurité d’avoir échangé des serments éternels : on sourit de pitié en songeant à ces vulgaires résultats de toutes les passions qui s’éteignent ; on a l’orgueil de croire que, seul entre tous, on servira d’exception à cette grande loi de la fragilité humaine ! Noble erreur, heureuse fatuité d’où naissent la grandeur et les illusions de la jeunesse ! n’est-ce pas, Lionel ? »

Lionel restait muet et stupéfait. Ce langage tristement philosophique, quoique bien naturel dans la bouche de Lavinia, lui semblait un monstrueux contre-sens, car il ne l’avait jamais vue ainsi : il l’avait vue, faible enfant, se livrer aveuglément à toutes les erreurs de la vie, s’abandonner confiante à tous les orages de la passion ; et, lorsqu’il l’avait laissée brisée de douleur, il l’avait entendue encore protester d’une fidélité éternelle à l’auteur de son désespoir.

Mais la voir ainsi prononcer l’arrêt de mort sur toutes les illusions du passé, c’était une chose pénible et effrayante. Cette femme qui se survivait à elle-même, et qui ne craignait pas de faire l’oraison funèbre de sa vie, c’était un spectacle profondément triste, et que Lionel ne put contempler sans douleur. Il ne trouva rien à répondre. Il savait bien mieux que personne tout ce qui pouvait être dit en pareil cas ; mais il n’avait pas le courage d’aider Lavinia à se suicider.

Comme, dans son trouble, il froissait le paquet de lettres dans ses mains :

« Vous me connaissez assez, lui dit-elle ; je devrais dire que vous vous souvenez encore assez de moi, pour être bien sûr que je ne réclame ces gages d’une ancienne affection par aucun de ces motifs de prudence dont les femmes s’avisent quand elles n’aiment plus. Si vous aviez un tel soupçon, il suffirait, pour me justifier, de rappeler que, depuis dix ans, ces gages sont restés entre vos mains, sans que j’aie songé à vous les retirer. Je ne m’y serais jamais déterminée si le repos d’une autre femme n’était compromis par l’existence de ces papiers… »

Lionel regarda fixement Lavinia, attentif au moindre signe d’amertume ou de chagrin que la pensée de Margaret Ellis ferait naître en elle ; mais il lui fut impossible de trouver la plus légère altération dans son regard ou dans sa voix. Lavinia semblait être invulnérable désormais.

« Cette femme s’est-elle changée en diamant ou en glace ? » se demanda-t-il.

« Vous êtes généreuse, lui dit-il avec un mélange de reconnaissance et d’ironie, si c’est là votre unique motif.

— Quel autre pourrais-je avoir, sir Lionel ? Vous plairait-il de me le dire ?

— Je pourrais présumer, Madame, si j’avais envie de nier votre générosité (ce qu’à Dieu ne plaise !), que des motifs personnels vous font désirer de rentrer dans la possession de ces lettres et de ce portrait.

— Ce serait m’y prendre un peu tard, dit Lavinia en riant ; à coup sûr, si je vous disais que j’ai attendu jusqu’à ce jour pour avoir des motifs personnels (c’est votre expression), vous auriez de grands remords, n’est-ce pas ?

— Madame, vous m’embarrassez beaucoup, » dit Lionel ; et il prononça ces mots avec aisance, car là il se retrouvait sur son terrain. Il avait prévu des reproches, et il était préparé à l’attaque ; mais il n’eut pas cet avantage ; l’ennemi changea de position sur-le-champ.

« Allons, mon cher Lionel, dit-elle en souriant avec un regard plein de bonté qu’il ne lui connaissait pas encore, lui qui n’avait connu d’elle que la femme passionnée, ne craignez pas que j’abuse de l’occasion. Avec l’âge, la raison m’est venue, et j’ai fort bien compris, depuis longtemps, que vous n’étiez point coupable envers moi. C’est moi qui le fus envers moi-même, envers la société, envers vous peut-être ; car, entre deux amants aussi jeunes que nous l’étions, la femme devrait être le guide de l’homme. Au lieu de l’égarer dans les voies d’une destinée fausse et impossible, elle devrait le conserver au monde, en l’attirant à elle. Moi, je n’ai rien su faire à propos ; j’ai élevé mille obstacles dans votre vie ; j’ai été la cause involontaire, mais imprudente, des longs cris de réprobation qui vous ont poursuivi ; j’ai eu l’affreuse douleur de voir vos jours menacés par des vengeurs que je reniais, mais qui s’élevaient, malgré moi, contre vous ; j’ai été le tourment de votre jeunesse et la malédiction de votre virilité. Pardonnez-le-moi, j’ai bien expié le mal que je vous ai fait. »

Lionel marchait de surprise en surprise. Il était venu là comme un accusé qui va s’asseoir à contre-cœur sur la sellette, et on le traitait comme un juge dont la miséricorde est implorée humblement. Lionel était né avec un noble cœur ; c’était le souffle des vanités du monde qui l’avait flétri dans sa fleur. La générosité de lady Lavinia excita en lui un attendrissement d’autant plus vif qu’il n’y était pas préparé. Dominé par la beauté du caractère qui se révélait à lui, il courba la tête et plia le genou.

« Je ne vous avais jamais comprise, Madame, lui dit-il d’une voix altérée ; je ne savais point ce que vous valez : j’étais indigne de vous, et j’en rougis.

— Ne dites pas cela, Lionel, répondit-elle en lui tendant la main pour le relever. Quand vous m’avez connue, je n’étais pas ce que je suis aujourd’hui. Si le passé pouvait se transposer, si aujourd’hui je recevais l’hommage d’un homme placé comme vous l’êtes dans le monde…

— Hypocrite ! pensa Lionel : elle est adorée du comte de Morangy, le plus fashionable des grands seigneurs !

— Si j’avais, continua-t-elle avec modestie, à décider de la vie extérieure et publique d’un homme aimé, je saurais peut-être ajouter à son bonheur, au lieu de chercher à le détruire…

— Est-ce une avance ? se demanda Lionel éperdu.

Et, dans son trouble, il porta avec ardeur la main de Lavinia à ses lèvres. En même temps, il jeta un regard sur cette main, qui était remarquablement blanche et mignonne. Dans la première jeunesse des femmes, leurs mains sont souvent rouges et gonflées ; plus tard, elles pâlissent, s’allongent, et prennent des proportions plus élégantes.

Plus il la regardait, plus il l’écoutait, et plus il s’étonnait de lui découvrir des perfections nouvellement acquises. Entre autres choses, elle parlait maintenant l’anglais avec une pureté extrême, elle n’avait conservé de l’accent étranger et des mauvaises locutions dont jadis Lionel l’avait impitoyablement raillée, que ce qu’il fallait pour donner à sa phrase et à sa prononciation une originalité élégante et gracieuse. Ce qu’il y avait de fier et d’un peu sauvage dans son caractère s’était concentré peut-être au fond de son âme ; mais son extérieur n’en trahissait plus rien. Moins tranchée, moins saillante, moins poétique peut-être qu’elle ne l’avait été, elle était désormais bien plus séduisante aux yeux de Lionel ; elle était mieux selon ses idées, selon le monde.

Que vous dirai-je ? Au bout d’une heure d’entretien, Lionel avait oublié les dix années qui le séparaient de Lavinia, ou plutôt il avait oublié toute sa vie ; il se croyait auprès d’une femme nouvelle, qu’il aimait pour la première fois ; car le passé lui rappelait Lavinia chagrine, jalouse, exigeante ; il montrait surtout Lionel coupable à ses propres yeux ; et, comme Lavinia comprenait ce que les souvenirs auraient eu pour lui de pénible, elle eut la délicatesse de n’y toucher qu’avec précaution.

Ils se racontèrent mutuellement la vie qui s’était écoulée depuis leur séparation. Lavinia questionnait Lionel sur ses amours nouvelles avec l’impartialité d’une sœur ; elle vantait la beauté de miss Ellis, et s’informait avec intérêt et bienveillance de son caractère et des avantages qu’un tel hymen devait apporter à son ancien ami. De son côté, elle raconta d’une manière brisée, mais piquante et fine, ses voyages, ses amitiés, son mariage avec un vieux lord, son veuvage et l’emploi qu’elle faisait désormais de sa fortune et de sa liberté. Dans tout