Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, 1853.djvu/205

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JACQUES.

Je n’oublierai jamais, reprit une autre personne, la manière dont il s’est comporté à son premier duel. — Parbleu ! c’était précisément avec Lorrain, dit le capitaine Jean ; c’est moi qui l’ai forcé de se battre ; je l’aimais de tout mon cœur, cet enfant-là ! — Comment ! vous l’avez forcé ? dit la personne qui ne connaissait pas Jacques, et à qui s’adressaient presque tous ces récits. — Je vais vous dire comment, reprit le capitaine. Jacques s’était certainement bien montré à la bataille de *** ; mais autre chose est de se faire respecter du canon et de se faire estimer de ses camarades. Ce n’est pas que dans ce moment-là on fût très-duelliste dans l’armée : on était assez occupé avec l’ennemi. Néanmoins, le lieutenant Lorrain ne passait pas un jour sans se faire une affaire petite ou grande avec quelque nouveau venu. Il n’était pas, à beaucoup près, aussi solide sur le champ de bataille ; mais dans une affaire particulière, il avait si beau jeu qu’on ne lui reprochait rien impunément. Je n’aimais pas ce gaillard-là, et j’aurais donné mon cheval pour qu’on me débarrassât de sa vue. Je l’avais manqué deux fois, et j’en avais été pour mes frais, une fois ce poignet-ci, et l’autre fois cette joue-là.



Le hasard voulut que M. Jacques… (Page 3.)

Il ne pouvait pas souffrir notre petit Jacques, et il était furieux de la manière dont il avait mis les rieurs de son côté à ***. Il n’avait rien mérité, rien gagné, lui, pas même une égratignure ! Il se consolait en faisant des caricatures au moyen desquelles il tournait Jacques en ridicule ; car ses diables de charges étaient si bien faites, qu’en les regardant il fallait rire malgré qu’on en eût. Cela m’impatientait. Un soir, il avait dessiné le dolman de Jacques sur le dos d’un petit chien. C’était trop fort ; je vais trouver Jacques, qui dormait sur l’herbe ; je lui dis : « Jacques, il faut que tu te battes. — Avec qui ? dit-il en bâillant et étendant les bras. — Avec Lorrain. — Pourquoi ? — Parce qu’il t’insulte. — Comment ? — Est-ce que ses caricatures ne t’offensent pas ? — Pas du tout. — Mais il se moque de toi. — Qu’est-ce que cela me fait ? — Ah ça, Jacques, est-ce que tu n’es brave qu’à la mêlée ? — Je n’en sais rien. » Là-dessus je dis un mot que je ne répéterai pas devant ces dames. « Parle plus bas, Jacques, et prends garde de ne jamais répéter devant personne ce que tu viens de me dire là. — Pourquoi donc, Jean ? me dit-il en bâillant comme un désespéré. — Tu dors, camarade ! lui dis-je en le secouant de toute ma force. — Quand tu m’auras cassé