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JACQUES.

suis senti amoureux. Qu’importe ? on sent réellement ce qu’on s’imagine sentir. Et d’ailleurs je croirais assez à une gradation de force dans les affections successives d’une âme qui se livre ingénument comme la mienne. Je n’ai jamais travaillé mon imagination pour allumer ou ranimer en moi le sentiment qui n’y était pas encore ou celui qui n’y était plus ; je ne me suis jamais imposé l’amour comme un devoir, la constance comme un rôle. Quand j’ai senti l’amour s’éteindre, je l’ai dit sans honte et sans remords, et j’ai obéi à la Providence qui m’attirait ailleurs. L’expérience m’a bien vieilli ; j’ai vécu deux ou trois siècles, mais du moins elle m’a mûri sans me dessécher. Je sais l’avenir, mais pour rien au monde je n’aurais la froide lâcheté de lui sacrifier le présent. Qui, moi ! moi qui suis si bien habitué à la souffrance, je reculerais devant elle, je ne disputerais pas à cette avare destinée les biens que je peux lui arracher encore ! Ai-je donc été si heureux ? n’ai-je plus rien à connaître, rien à posséder de nouveau sous le soleil de ce monde-ci ? Je sens bien que je n’ai pas fini, que je ne suis pas rassasié ; je sens qu’il y a encore des joies pour mon cœur, puisque mon cœur a encore des désirs et des besoins. Je veux conquérir ces joies et les savourer, dussé-je les payer plus chèrement que toutes celles que Dieu m’a fait expier déjà. Si la destinée de l’homme, ou si la mienne du moins, est d’être heureux pour souffrir ensuite, et de tout posséder pour tout perdre, soit ! Si ma vie est un combat, une révolte continuelle de l’espérance contre l’impossible, j’accepte ! Je me sens encore la force de combattre et d’être heureux un jour au prix de tout le reste de mes jours futurs. Je défie le sort de m’épouvanter avant le combat ; qu’il me brise s’il est le plus fort.

Ne me dis pas que j’expose le bonheur d’un autre avec le mien. D’abord cet être, là où je le prends, ne serait qu’infortuné en d’autres mains que les miennes ; et puis ce qu’il est destiné à souffrir avec moi est peu de chose au prix de ce que je suis résigné à souffrir avec lui. Les tourments qui m’attendent, je les connais, et je sais ce que sont les douleurs des autres au prix des miennes. Comment veux-tu que j’aie de la compassion pour quelqu’un ? Songerais-tu à établir une comparaison entre moi et le reste des hommes ? En fait de souffrance, ne suis-je pas une exception ? Tout autre que toi rirait de cette prétention et la prendrait pour un imbécile orgueil ; mais tu sais bien que je ne m’en vante pas, et que je m’en plains dans l’amertume de mon cœur. Tu sais que j’ai souvent maudit le ciel pour m’avoir refusé la faculté qu’il accorde si généreusement à tous les hommes, l’oubli ! De quoi ne se consolent-ils pas et de quoi me suis-je jamais consolé ? La douleur les effleure ; je ne sais quel vent souffle sur leurs plaies et les sèche aussitôt. Pourquoi les miennes saignent-elles éternellement ? Pourquoi la première douleur de ma vie, au lieu de s’en aller dans la nuit de l’oubli, est-elle toujours devant mes yeux, terrible et vivante comme le sang prolifique de l’hydre ? Pour tous les humains, le malheur est une hymne funèbre qui passe, et dont les notes se perdent peu à peu dans l’éloignement ; quand la dernière s’envole, l’oreille n’en conserve pas le son. Pourquoi mugissent-elles toutes autour de moi ? Pourquoi cet éternel chant de mort qui s’élève à toute heure dans mon âme et qui me force à pleurer continuellement mes pertes ? Pourquoi mon front est-il ceint d’épines qui le déchirent à chaque souffle du vent dans les fleurs dont les autres se couronnent ?

Oh ! je vois bien que les autres ne souffrent pas la centième partie de mon mal. Ils se désolent cent fois plus haut, parce qu’ils ne savent vraiment pas ce que c’est que la douleur. Insolents sybarites, ils se plaignent du pli d’une rose ; je vois comme ils se guérissent, comme ils se consolent, comme ils sont aveuglément dupes d’une illusion nouvelle. Race stupide et lâche ! ils n’affronteraient pas ces illusions s’ils savaient comme moi ce qu’elles valent ! quand ils sont terrassés par le destin, ils avouent qu’ils se sont trompés. « Ah ! si j’avais su, disent-ils, que cela devait finir ainsi ! » Et moi je sais comment tout finit, et je commence un amour nouveau ! Tu vois bien que je suis cent fois plus courageux, cent fois plus infortuné que les autres.

Fernande souffrira donc avec moi, tu veux que je trace d’avance l’arrêt de mort de mon bonheur. Eh bien ! sois satisfaite, âme stoïque, vigueur impitoyable ! l’un de nous cessera d’aimer, elle ou moi, qu’importe ? celui qui se détachera le dernier ne sera pas le plus malheureux ! Fernande se consolera ; elle est sincère et bonne ; mais elle est faible, la pauvre enfant ; faible sera sa douleur.

Au milieu de mon amour et de ma joie, il y a une chose qui me déchire et qui m’indigne contre moi, et contre toi aussi, Sylvia : contre moi, parce que je n’ai pas songé dans ma dernière lettre à te questionner ; contre toi, parce que tu gardes un dédaigneux silence, comme si tu me croyais devenu indifférent à ton sort. Si tu avais cette idée-là, Sylvia, je serais capable de partir à l’heure même et d’aller te redemander à genoux ta confiance et ton estime. Oh ! dis-moi comment va ton cœur, infortunée ! parle-moi de toi ! Comment ! depuis trois semaines il n’est question que de moi, et nous n’avons pas dit un mot de ta nouvelle situation ! La dernière fois que tu m’en as parlé, tu semblais assez satisfaite ; mais je ne puis me tranquilliser absolument sur la solitude où je t’ai laissée. Cela est bien rude à ton âge, Sylvia, et avec ta force ! plus on a d’énergie pour résister à la douleur, plus on en a pour la ressentir. Dis-moi, dis-moi si tu as pris le dessus. Il ne me semble pas, à la manière dont tu envisages ma position, que tu aies trouvé le repos de l’esprit. Parle-moi de ce cœur qui me juge et me dissèque si sévèrement, et qui a toutes mes folies, toute mon audace. N’oublie pas du moins, Sylvia, qu’il y a entre nous un sentiment plus fort que l’amour, et que tu n’as qu’un mot à dire pour m’envoyer d’un bout du monde à l’autre.

XI.

DE FERNANDE À CLÉMENCE.

Ma chère, ta lettre me fait horriblement mal. D’abord je n’y comprends rien ; qu’est-ce que tu entends par la dépravation ? Est-ce l’inconstance, est-ce le besoin de changer d’amour ? En ce cas, j’ai une peur affreuse. Voici la conversation que je viens d’avoir avec le gros capitaine Jean, dont je t’ai parlé ; tu jugeras ce qui se passe en moi. Nous avons fait ce matin une promenade dans le bois de Tilly ; nous étions cinq hommes et cinq femmes, tous en tilbury. Comme il fallait que dans chacune de ces petites voitures il se trouvât un homme avec une femme pour diriger le cheval ; comme ma mère n’a pas jugé convenable que je fisse deux lieues dans le tilbury de Jacques en présence de huit personnes (quoiqu’elle me laisse tous les jours quatre ou cinq heures seule avec lui dans notre jardin) ; comme M. Jacques ne voulait pas, je suis bien sûre, être le cavalier de ma mère, et que M. Borel s’est dévoué à sa place ; comme enfin je ne pouvais aller convenablement qu’avec un homme marié, et que le capitaine Jean est père de quatre grands enfants, on a décidé unanimement que je devais avoir ce joli page. Du moment que je n’étais pas avec Jacques, j’aimais autant celui-là qu’un autre ; il me semblait obligeant et bon homme. Mais c’est le butor le plus bavard et le plus niais que je connaisse à présent, et il m’a mis l’esprit dans une telle perplexité que je suis au désespoir d’avoir fait route avec lui.

Il est vrai que c’est bien ma faute. Quand je me suis trouvée tête à tête en conversation avec un homme qui connaît Jacques depuis vingt ans et qui ne demandait pas mieux que de causer, je n’ai pu y tenir, et je l’ai mis sur la voie. D’abord d’un ton moitié amical, moitié goguenard, il s’est hasardé à me parler de son caractère, et peu à peu, pressé par mes questions et encouragé par l’air de plaisanterie que j’affectais, il m’a raconté des aventures de sa vie. Je ne sais quelle impression cela m’a faite dans le moment ; à présent je suis en proie à une agitation affreuse ; il me semble que je dois conclure de cette conversation que Jacques est un enthou-