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LE PICCININO.

lu, sur la porte de l’antique château normand où il était retranché, la fameuse devise que les Français touristes y vont contempler avec amour et reconnaissance : Quod Sicilis placuit, Sperlinga sola negavit. On sait que Sperlinga fut la seule place qui refusa de livrer les Angevins au temps des Vêpres-Siciliennes. Permis à nos compatriotes de lui en savoir gré ; mais il est certain que Sperlinga n’avait pas fait alors acte de patriotisme [1] ; et que si l’officier des campieri regardait le gouvernement actuel comme le vœu de la Sicile, il devait voir, dans le negavit de Sperlinga, une éternelle menace qui pouvait lui causer une terreur superstitieuse.

On attendait donc le renfort de Castro-Giovanni à tout instant. Les assiégeants allaient se trouver entre deux feux. L’imagination de quelques-uns rêvait aussi l’arrivée des Suisses, et le soldat suisse est la terreur des Siciliens. Aguerris et implacables, ces enfants de l’Helvétie, dont le service mercenaire auprès des gouvernements absolus est une honte pour leur république, frappent sans discernement sur tout ce qu’ils rencontrent, et le campiere qui hésiterait à se montrer moins brave et moins féroce qu’eux tombe le premier sous leurs balles.

Il y avait donc peur de part et d’autre ; mais Fra-Angelo triompha de l’hésitation des bandits avec quelques paroles d’une sauvage éloquence et d’une hardiesse sans égale. Après avoir adressé de véhéments reproches à ceux qui parlaient d’attendre, il déclara qu’il irait seul, avec ses deux princes, se faire tuer sous les murs du fort, afin qu’on pût dire dans toute la Sicile : « Deux patriciens et un moine ont seuls travaillé à la délivrance du Piccinino. Les enfants de la montagne ont vu cela et n’ont pas bougé. La tyrannie triomphe, le peuple de Sicile est devenu lâche. »

Malacarne le seconda en déclarant qu’il irait aussi se faire tuer. « Et alors, leur dit-il, cherchez un chef et devenez ce que vous voudrez. » On n’hésita plus, et, pour ces hommes-là, il n’y a pas de milieu entre un découragement absolu et une rage effrénée. Fra-Angelo ne les eut pas plus tôt vus se mettre en mouvement, qu’il s’écria : « Le Piccinino est sauvé ! » Michel s’étonna qu’il pût prendre tant de confiance en des courages tout à l’heure si chancelants ; mais il vit bientôt que le capucin les connaissait mieux que lui.

LI.

CATASTROPHE.

La forteresse de Sperlinga, réputée jadis imprenable, n’était plus dès lors qu’une ruine majestueuse, mais hors de défense. La ville, ou plutôt le hameau situé au-dessous, n’était plus habité que par une chétive population rongée par la fièvre et la misère. Tout cela était porté par un rocher de grès blanchâtre, et les ouvrages élevés de la forteresse étaient creusés dans le roc même.

Les assiégeants gravirent le rocher du côté opposé à la ville. Il semblait inaccessible ; mais les bandits étaient trop exercés à ce genre d’assaut pour ne pas arriver rapidement sous les murs du fort. La moitié d’entre eux, commandée par Malacarne, gravit plus haut encore pour se poster dans un bastion abandonné perché à la dernière crête du pic. Ce bastion crénelé offrait une position sûre pour tirer presque perpendiculairement sur le château. Il fut convenu que Fra-Angelo et les siens se placeraient aux abords de la forteresse, qui n’était fermée que par une grande porte vermoulue, disjointe, mais peu nécessaire à enfoncer, cette opération pouvant prendre assez de temps pour donner à la garnison celui d’organiser la résistance. Malacarne devait faire tirer sur le château un certain nombre de coups de carabine, pendant que Fra-Angelo se tiendrait prêt à tomber sur ceux qui sortiraient. Puis il ferait semblant de fuir, et, pendant qu’on le poursuivrait, Malacarne descendrait pour prendre l’ennemi en queue et le placer entre deux feux.

La petite garnison, temporairement installée dans le château, se composait de trente hommes, nombre plus considérable qu’on ne s’y attendait, le renfort de Castro-Giovanni étant arrivé furtivement à l’entrée de la nuit, sans que les bandits, occupés à faire leurs préparatifs, et soigneux de se tenir cachés, les eussent vus monter par le chemin ou plutôt par l’escalier du village. La partie de l’escorte qui avait veillé la nuit précédente dormait enveloppée dans les manteaux, sur le pavé des grandes salles délabrées. Les nouveaux arrivés avaient allumé un énorme feu de branches de sapin dans la cour, et jouaient à la mora pour se tenir éveillés.

Les prisonniers occupaient la grande tour carrée : Verbum-Caro, épuisé et pantelant, étendu sur une botte de joncs ; le Piccinino, triste, mais calme, assis sur un banc de pierre, veillant mieux que ses gardiens. Déjà il avait entendu, dans le ravin, siffler un petit oiseau, et il avait reconnu, dans ce chant, inexact à dessein, le signal de Malacarne. Il travaillait patiemment à user, contre une pierre saillante, la corde qui lui liait les mains.

L’officier des campieri se tenait dans une salle voisine, assis sur l’unique chaise, et les coudes appuyés sur l’unique table qui fussent dans le château, et qu’encore il avait fallu aller chercher dans le village par voie de réquisition. C’était un jeune homme grossier, énergique, habitué à entretenir son humeur irascible par l’excitation du vin et du cigare, et à combattre peut-être en lui-même un reste d’amour pour son pays et de haine contre les Suisses. Il n’avait pas fait une heure de sieste depuis que le Piccinino était confié à sa garde, aussi tombait-il littéralement sous les assauts du sommeil. Son cigare allumé dans sa main lui brûlait de temps en temps le bout des doigts. Il s’éveillait en sursaut, prenait une bouffée de tabac, regardait par une grande crevasse située vis-à-vis de lui si l’horizon commençait à blanchir, et, sentant les atteintes du froid piquant qui régnait sur ce pic isolé, il frissonnait, serrait son manteau autour de lui, envoyant une malédiction au faux Piccinino qui râlait dans la salle voisine, et laissait bientôt retomber sa tête sur la table.

Une sentinelle veillait à chaque extrémité du château ; mais, soit la fatigue, soit l’incurie qui s’empare de l’esprit le plus inquiet lorsque le danger touche à sa fin, l’approche silencieuse et agile des bandits n’avait pas été signalée. Une troisième sentinelle veillait sur le bastion isolé dont Malacarne allait s’emparer, et cette circonstance faillit faire manquer tout le plan d’attaque.

En enjambant une brèche, Malacarne vit cet homme assis sous ses pieds, presque entre ses jambes. Il n’avait pas prévu cet obstacle ; il n’avait pas son poignard, mais son pistolet dans la main. Un coup de stylet donné à propos tranche la vie de l’homme sans lui donner le temps de crier. Le coup de pistolet est moins sûr, et, d’ailleurs, Malacarne ne voulait pas tirer avant que tous ses compagnons fussent postés de manière à engager un feu meurtrier sur le fort. Cependant, la sentinelle allait donner l’alarme, lors même que le bandit ferait un mouvement en arrière, car ses pieds étaient mal assurés, et, les pierres, dépourvues de ciment, commençaient à crouler autour de lui. Le campiere ne dormait pas. Il était transi de froid et avait abrité sa tête sous son manteau pour se préserver du vent aigu qui l’engourdissait.

Mais si cette précaution atténuait le bruit de la rafale et l’aidait à mieux saisir les bruits éloignés, elle l’empêchait d’entendre ceux qui se faisaient à ses côtés, et le capuchon rabattu sur ses yeux le rendait aveugle depuis un quart d’heure. C’était pourtant un bon soldat, incapable de s’endormir à son poste. Mais il n’est rien de si difficile que de savoir bien veiller. Il faut pour cela une intelligence active, et celle du campiere était vide de toute pensée. Il croyait observer parce qu’il ne ronflait pas. Cependant il ne fallait qu’un grain de sable roulant

  1. Quelque mal entendu que pouvait être, au point de vue du salut du pays l’hospitalité accordée aux Français par le château de Sperlinga, elle fut admirable de dévoûment et d’obstination. Réfugiés et protecteurs moururent de faim dans la forteresse plutôt que de se rendre.