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LE PICCININO.

à ses pieds pour qu’il tirât son fusil. Il avait la main sur la détente.

Par une inspiration désespérée, Malacarne jeta ses deux mains de fer autour de la gorge du malheureux gardien, roula avec lui dans l’intérieur du bastion et le tint ainsi étouffé jusqu’à ce qu’un de ses compagnons vint le poignarder entre ses bras.

Aussitôt après, ils se postèrent derrière les créneaux, de manière à ne pas craindre la riposte du fort ; le feu qui brillait dans la cour leur permit de voir les campieri occupés à jouer sans méfiance, et ils prirent tout le temps de viser. Les armes furent rechargées précipitamment pendant que les assiégeants cherchaient les leurs ; mais, avant qu’ils eussent songé à s’en servir, avant qu’ils eussent compris de quel côté ils étaient attaqués, une seconde décharge tomba sur eux d’aplomb et en blessa grièvement plusieurs. Deux ne se relevèrent point, un troisième tomba la figure en avant dans le feu, et y périt faute d’aide pour s’en retirer.

L’officier avait vu, de la tour, d’où partait cette attaque. Il accourait, rugissant, exaspéré. Il n’arriva pas à temps pour empêcher ses hommes d’envoyer aux murailles une décharge inutile. « Ânes stupides, s’écria-t-il, vous usez vos munitions à tirer au hasard ! Vous perdez la tête ! Sortez, sortez ! c’est dehors qu’il faut se battre ! »

Mais il s’aperçut que lui-même avait perdu la tête, car il avait laissé son sabre sur la table où il s’était endormi. Six marches seulement le séparaient de cette salle. Il les franchit d’un seul bond car il savait bien qu’au bout d’un instant il lui faudrait combattre à l’arme blanche.

Mais, pendant la fusillade, le Piccinino avait réussi à défaire ses liens, et il avait profité du bruit pour enfoncer la porte mal assujettie de sa prison. Il avait sauté sur le sabre du lieutenant et renversé la torche de résine qui était fichée dans sa table. Lorsque l’officier rentra et chercha son arme à tâtons, il reçut en travers du visage une horrible blessure et tomba à la renverse. Carmelo s’élança sur lui et l’acheva. Puis il alla couper les liens de Verbum-Caro et lui mit dans les mains la gourde du lieutenant, en lui disant : « Fais ce que tu peux ! »

Le faux Piccinino oublia en un clin d’œil ses souffrances et son état de faiblesse. Il se traîna sur ses genoux jusqu’à la porte, et là il réussit à se lever et à se tenir debout. Mais le vrai Piccinino, voyant qu’il ne pouvait marcher qu’en se tenant aux murs, lui jeta sur le corps le manteau de l’officier, le coiffa du chapeau d’uniforme, et lui dit de sortir sans se presser. Quant à lui, il descendit dans la cour abandonnée, arracha le manteau d’un des campieri qui venait d’être tué, se déguisa comme il put, et, fidèle à son compagnon, il vint le prendre par le bras pour l’emmener vers la porte du fort.

Tout le monde était sorti, sauf deux hommes qui devaient empêcher les prisonniers de profiter de la confusion pour s’évader, et qui revenaient prendre la garde de la tour. Le feu s’éteignait dans le préau et ne jetait plus qu’une lueur livide. « Le lieutenant blessé ! » cria l’un d’eux en voyant Verbum-Caro soutenu par Carmelo, travesti lui-même. Verbum-Caro ne répondit point ; mais, d’un geste, il leur enjoignit d’aller garder la tour. Puis il sortit le plus vite qu’il put avec son chef, qu’il suppliait de fuir sans lui, mais qui ne voulait à aucun prix l’abandonner.

Si c’était générosité chez le Piccinino, c’était sagesse aussi ; car, en donnant de telles preuves d’affection à ses hommes, il s’assurait à jamais leur fidélité. Le faux Piccinino pouvait être repris dans un instant, mais s’il l’eût été, aucune torture ne lui eût fait avouer que son compagnon était le vrai Piccinino.

Déjà l’on se battait sur l’étroite plate-forme qui s’avançait devant le château, et les bandits commandés par Fra-Angelo feignaient de lâcher pied. Mais les campieri, privés de leur chef, agissaient sans ensemble et sans ordre. Lorsque la bande de Malacarne, descendant du bastion comme la foudre, vint s’emparer de la porte et leur montrer la retraite impossible, ils se sentirent perdus et s’arrêtèrent comme frappés de stupeur. En ce moment, Fra-Angelo, Michel, Magnani et leurs hommes, se retournèrent et les serrèrent de si près que leur position parut désespérée. Alors, les campieri, sachant que les brigands ne faisaient point de quartier, se battirent avec rage. Resserrés entre deux pans de muraille, ils avaient l’avantage de la position sur les bandits, qui étaient forcés d’éviter le précipice découvert. D’ailleurs, la bande de Malacarne venait d’être frappée de consternation.

À la vue des deux Piccinino, qui franchissaient la herse, et trompés par leur déguisement, les bandits avaient tiré sur eux. Verbum-Caro n’avait pas été touché ; mais Carmelo, atteint par une balle à l’épaule, venait de tomber.

Malacarne s’était élancé sur lui pour l’achever, mais en reconnaissant son chef, il avait rugi de douleur, et ses hommes rassemblés autour de lui ne songeaient plus à se battre.

Pendant quelques instants, Fra-Angelo et Michel, qui combattaient au premier rang, faisant tête aux campieri, furent gravement exposés. Magnani s’avançait plus qu’eux encore ; il voulait parer tous les coups qui cherchaient la poitrine de Michel, car on n’avait plus le temps de recharger les armes, on se battait au sabre et au couteau, et le généreux Magnani voulait faire un rempart de son corps au fils d’Agathe.

Tout à coup, Michel, qui le repoussait sans cesse, en le suppliant de ne songer qu’à lui-même, ne le vit plus à ses côtés. Michel attaquait avec fureur. Le premier dégoût du carnage s’étant dissipé, il s’était senti la proie d’une étrange et terrible exaltation nerveuse. Il n’était pas blessé ; Fra-Angelo, qui avait une foi superstitieuse dans la destinée du jeune prince, lui avait prédit qu’il ne le serait pas ; mais il eût pu l’être vingt fois qu’il ne l’eût pas senti, tant sa vie s’était concentrée dans le cerveau. Il était comme enivré par le danger, et comme enthousiasmé par la lutte. C’était une jouissance affreuse, mais violente ; le sang de Castro-Reale s’éveillait et commençait à embraser les veines du lionceau. Quand la victoire se déclara pour les siens, et qu’ils purent rejoindre Malacarne en marchant sur des cadavres, Michel trouva que le combat avait été trop court et trop facile. Et cependant il avait été si sérieux, que presque tous les vainqueurs y avaient reçu quelque blessure. Les campieri avaient vendu chèrement leur vie, et si Malacarne n’eût retrouvé son énergie en voyant que le Piccinino se ranimait et se sentait assez de force pour se battre, la bande de Fra-Angelo eût pu être culbutée dans l’affreux ravin où elle se trouvait engagée.

L’aube grise et terne commençait à blanchir les cimes brumeuses qui fermaient l’horizon, lorsque les assiégeants rentrèrent dans la forteresse conquise. On devait la traverser pour se retirer, à couvert des regards des habitants de la ville, qui étaient sortis de leurs maisons et montaient timidement l’escalier de leur rue pour voir l’issue du combat. C’est à peine si cette population inquiète pouvait distinguer la masse agitée des combattants, éclairée seulement par les rapides éclairs des armes à feu. Quand on se battit corps à corps, les pâles citadins de Sperlinga restèrent glacés de terreur, en entendant les cris et les imprécations de cette lutte incompréhensible. Ils n’avaient aucune envie de secourir la garnison, et la plupart faisaient des vœux pour les bandits. Mais la peur des représailles les empêchait de venir à leur secours. Au lever de l’aube, on les aperçut presque nus, groupés sur des pointes de rocher comme des ombres frissonnantes, et s’agitant faiblement pour venir au secours du vainqueur.

Fra-Angelo et le Piccinino se gardèrent bien de les attendre. Ils entrèrent dans la forteresse précipitamment, chaque bandit y traînant un cadavre pour lui donner le coup de sécurité. Ils relevaient leurs blessés et défiguraient ceux d’entre eux qui étaient morts. Mais cette scène hideuse, pour laquelle Verbum-Caro retrouvait des forces, causa un dégoût mortel au Piccinino. Il donna des ordres à la hâte pour qu’on se dispersât et pour que chacun regagnât ses pénates ou son asile au plus vite. Puis il prit le bras de Fra-Angelo, et, confiant