Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, 1854.djvu/170

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
21
LA DERNIÈRE ALDINI.

vis venir à sa rencontre un jeune homme mis a la dernière mode et d’une jolie figure fade, qui m’aperçut avant que j’eusse le temps de m’enfoncer sous le taillis. J’étais à trois pas du noble couple. Le jeune homme s’arrêta devant la dame, lui offrit son bras, et lui dit en me regardant d’un air aussi surpris que possible pour un homme parfaitement cravaté :

« Ma chère cousine, quel est donc cet homme qui vous suit ? »

La dame se retourna, et, à sa vue, j’éprouvai une émotion assez vive pour réveiller un instant mon mal. Mon cœur eut un tressaillement nerveux très-aigu en reconnaissant la jeune personne qui me regardait si étrangement de sa loge d’avant-scène, lors de l’invasion de ma maladie à Naples. Sa figure se colora légèrement, puis pâlit un peu. Mais aucun geste, aucune exclamation ne trahit son étonnement ou son indignation. Elle me toisa de la tête aux pieds avec un calme dédaigneux, et répondit avec une assurance inconcevable :

« Je ne le connais pas. »

Cette singulière assertion piqua ma curiosité. Il me sembla voir dans cette jeune fille un orgueil si bizarre et une dissimulation si consommée, que je me sentis entraîné tout d’un coup à risquer quelque folle aventure. Nous autres bohémiens, nous ne nous laissons pas beaucoup imposer par les usages du monde et par les lois de la convenance ; nous n’avons pas grand’peur d’être repoussés de ces théâtres particuliers où le monde à son tour pose devant nous, et où nous sentons si bien la supériorité de l’artiste ; car là, personne ne sait nous rendre les vives émotions que nous savons donner. Les salons nous ennuient et nous glacent, en retour de la chaleur et de la vie que nous y portons. J’abordai donc fièrement mes nobles hôtes, fort peu soucieux de la manière dont ils m’accueilleraient, et résolu à m’introduire dans la maison sous le premier prétexte venu.

Je saluai gravement, et me donnai pour un accordeur d’instruments qu’on avait envoyé chercher à Florence d’une maison de campagne dont j’affectai d’estropier lu nom.

« Ce n’est point ici. Vous pouvez vous en aller, » me répondit sèchement la signora. Mais, en véritable fiancé, le cousin vint à mon aide.

« Chère cousine, dit-il, votre piano est tout à fait discord ; si monsieur avait le temps d’y passer une heure, nous pourrions faire de la musique ce soir. Je vous en prie ! Est-ce que vous n’y consentirez pas ? »

La jeune Grimani eut un méchant sourire sur les lèvres en répondant : « C’est comme il vous plaira, mon cousin. »

Veut-elle se divertir de moi ou de lui ? pensai-je. Peut-être de tous les deux. Je m’inclinai légèrement en signe d’assentiment. Alors le cousin, avec une politesse nonchalante, me montra une porte de glace au bout de l’avenue, qui, s’abaissant en berceau, cachait la façade de la villa.

« Voyez, Monsieur, me dit-il, au fond du grand salon de compagnie, vous trouverez un salon d’étude. Le forté-piano est là. J’aurai l’honneur de vous revoir quand vous aurez fini. » Et, s’adressant à sa cousine : « Voulez-vous, lui dit-il, que nous allions jusqu’à la pièce d’eau ? »

Je la vis encore sourire imperceptiblement, mais avec une joie concentrée de la mortification que j’éprouvais, tandis qu’elle me laissait aller d’un côté et continuait sa promenade en sens opposé, appuyée sur son gracieux et honorable cousin.

Ce n’est pas une chose bien difficile que d’accorder à peu près un piano, et, quoique je ne l’eusse jamais essayé, je m’en tirai assez bien ; seulement j’y mis beaucoup plus de temps qu’il n’en eût fallu à une main expérimentée, et je voyais avec un peu d’impatience le soleil s’abaisser vers la cime des arbres ; car je n’avais d’autre prétexte, pour revoir ma singulière héroïne, que de lui faire essayer le piano lorsqu’il serait d’accord. Je me hâtais donc assez maladroitement, lorsqu’au milieu du monotone carillon dont je m’étourdissais, je levai la tête et vis la signora devant moi, à demi tournée vers la cheminée, mais m’observant dans la glace avec une malicieuse attention. Rencontrer son oblique regard et l’éviter fut l’affaire d’une seconde. Je continuai ma besogne avec le plus grand sang-froid, résolu à mon tour d’observer l’ennemi et de le voir venir.

La Grimani (je continuai à lui donner ce nom en moi-même, ne lui en connaissant pas d’autres) feignit d’arranger avec beaucoup de soin des fleurs dans les vases de la cheminée ; puis elle dérangea un fauteuil, le remit à la place d’où elle venait de l’ôter, laissa tomber son éventail, le ramassa avec un grand frôlement de robe, ouvrit une fenêtre qu’elle referma aussitôt, et, voyant que j’étais décidé à ne m’apercevoir de rien, elle prit le parti de laisser tomber un tabouret sur le bout de son joli petit pied et de faire une exclamation douloureuse. Je fus assez sot pour laisser brusquement tomber la clef à marteau sur les cordes métalliques, qui exhalèrent un gémissement lamentable. La signora frissonna, haussa les épaules, et, reprenant tout d’un coup son sang-froid, comme si nous eussions joué une scène de parodie, elle me regarda fixement en disant « Cosa, signore ?

— J’ai cru que Votre Seigneurie me parlait, » répondis-je avec la même tranquillité, et je me remis à l’ouvrage. Elle resta debout au milieu de la chambre, comme pétrifiée d’étonnement devant tant d’audace, ou comme frappée d’une incertitude subite sur mon identité avec le personnage qu’elle avait cru reconnaître. Enfin, elle s’impatienta et me demanda presque grossièrement si j’avais bientôt fini.

« Oh ! mon Dieu, non ! signora, lui répondis-je, car voici une corde cassée. » En même temps, je tournai brusquement la clef sur la cheville que je serrais, et je fis sauter la corde. « Il me semble, reprit-elle, que ce piano vous donne beaucoup de peine. — Beaucoup, repris-je, toutes les cordes cassent. » Et j’en fis sauter une seconde. « C’est comme un fait exprès, s’écria-t-elle. — Oui, en vérité, repris-je encore, c’est un fait exprès. » Le cousin entra dans cet instant, et, pour le saluer, je fis sauter une troisième corde. C’était une des dernières basses ; elle fit une détonation épouvantable. Le cousin, qui ne s’y attendait point, fit un pas en arrière, et la signora partit d’un éclat de rire. Ce rire me parut étrange. Il n’allait ni à sa figure, ni à son maintien ; il avait quelque chose d’âpre et de saccadé, qui déconcerta le cousin, si bien que j’en eus presque pitié. « Je crains bien, dit la signora lorsque la fin de cette crise nerveuse lui permit de parler, que nous ne puissions pas faire de musique ce soir. Ce pauvre vieux cembalo est ensorcelé, toutes les cordes cassent. C’est un fait surnaturel, je vous assure, Hector ; il suffit de les regarder pour qu’elles se tordent et se brisent avec un bruit affreux. » Puis elle recommença à rire aux éclats sans que sa figure en reçût le moindre enjouement. Le cousin se mit à rire par obéissance, et fut tout à coup interrompu par ces mots de la signora : « Mon Dieu ! mon cousin, ne riez donc pas ; vous n’en avez pas la moindre envie. »

Le cousin me parut très-habitué à être raillé et tourmenté. Mais il fut blessé sans doute que la chose se passât devant moi ; car il dit d’un ton fâché : « Et pourquoi donc, cousine, n’aurais-je pas envie de rire aussi bien que vous ? — Parce que je vous dis que cela n’est pas, répondit la signora. Mais, dites-moi donc, Hector, ajouta-t-elle sans se soucier de la bizarrerie de la transition, avez-vous été à San-Carlo cette année ? — Non, ma cousine. — En ce cas, vous n’avez pas entendu le fameux Lélio ? »

Elle prononça ces derniers mots avec emphase ; mais elle n’eut pas l’impudence de me regarder tout de suite après, et j’eus le temps de réprimer le tressaillement que me causa ce coup de pierre au beau milieu du visage.

« Je ne l’ai ni entendu, ni vu, dit le naïf cousin, mais j’en ai beaucoup ouï parler. C’est un grand artiste, à ce qu’on assure.

— Très-grand, repartit la Grimani, plus grand que vous de toute la tête. Tenez ! il est de la taille de mon-