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LE SECRÉTAIRE INTIME.

fiante sans y chercher un sens profond et une lumière inconnue. Il croyait voir sur tous les visages qui le regardaient une expression de sarcasme ou de mépris. Il fallait qu’il fût étrangement troublé ; car rien n’était plus compassé, plus prudent et plus grave que toute cette petite cour imbue de principes d’obéissance passive, et pénétrée des avantages positifs de sa dépendance. Saint-Julien, bien convaincu qu’il ne tirerait aucun éclaircissement de tous ces valets, se mit à observer de près les figures étrangères. Celles-là n’étaient pas moins composées devant la princesse ; mais peut-être ces vassaux des autres maîtres se permettaient-ils in petto une manière de voir quelconque sur madame de Cavalcanti.

Saint-Julien avait remarqué, dès le commencement du bal, les assiduités du duc de Gurck, jeune et beau Carinthien qui était arrivé la veille à la résidence, et en l’honneur de qui, se disait-on tout bas, la superbe fête avait été ordonnée. Il remarqua depuis, que la faveur du duc pâlissait sensiblement, que sa conversation s’appauvrissait, que ses bons mots baissaient de plus en plus, que sa valse se ralentissait ; enfin que dans le cercle étincelant où, comme un radieux soleil, Quintilia entraînait ses dociles planètes, l’astre du charmant comte de Steinach brillait d’un éclat plus vif, et l’étoile pâlie du duc allait toujours s’éloignant du centre d’attraction comme un monde abandonné du céleste foyer de vie et de lumière. En deux mots, le comte de Steinach était entré dans l’orbe de Mercure, et le duc de Gurck accomplissait péniblement la vaste et froide rotation de Saturne.

Saint-Julien vit le duc frapper doucement l’épaule de Shrabb, son conseiller privé ; et, un instant après, tous deux, s’esquivant par un côté différent, avaient disparu de la salle.

Saint-Julien suivit avec précaution Gurck, qui était sorti le dernier, il le vit rejoindre son compagnon au bord de la pièce d’eau, et protégé par les sombres bosquets du parc, il entendit la conversation des deux Autrichiens.

« Eh bien, dit Shrabb, je crois que notre mission est terminée et que Steinach l’emporte sur nous.

— Je pourrais désespérer comme vous, dit le duc d’un ton piqué, si je ne m’intéressais dans cette affaire qu’aux projets de notre maître ; mais il s’agit pour moi d’une ambition plus personnelle. La princesse est éblouissante, et après m’être chargé par soumission d’un rôle dont j’ignorais les avantages, je soutiendrai désormais ce rôle pour mon compte.

— J’entends : pour votre gloire ! dit Shrabb.

— Et pour mon plaisir, dit Gurck.

— Et si elle se moque de Steinach et de vous ? reprit Shrabb.

— Nous avons toujours un moyen, répliqua Gurck, c’est de redemander l’homme anéanti.

— Mais elle dira qu’elle n’a pas de comptes à nous rendre, qu’elle ne sait ce qu’il est devenu…

— Je la sommerai, au nom de mon souverain, de représenter la personne de Max, ou les preuves de sa mort…

— Mais, enfin, c’est une exigence absurde et injuste ; elle répondra que… »

Ici la voix de Shrabb fut affaiblie par un coup de vent qui passa au bord de l’eau ; et, comme les deux interlocuteurs s’éloignaient de Saint-Julien, il n’entendit plus que cette phrase de Gurck, commencée d’une voix brève, mais dont le vent emporta le reste…

« Trois cents cavaliers qui sauront bien réduire… »

Ils gagnèrent en marchant un endroit découvert où la lune commençait à donner. Saint-Julien n’osa les suivre et prit le parti de retourner au bal. Comme il montait le grand escalier, il rencontra Galeotto, qui le cherchait. Celui-ci l’emmena au fond de la galerie, et lui dit d’un air triomphant :

« Vivat ! je viens de découvrir un secret d’État…

— Et moi, dit Julien, je viens d’entrevoir un mystère d’iniquité, et je reste glacé d’horreur au bord du précipice, n’osant me pencher pour y regarder.

— Oh ! oh ! reprit Galeotto, ton histoire me paraît plus grave que la mienne. Qu’est-ce ? qu’as-tu appris ? Raconte le premier. »

Saint-Julien rapporta mot pour mot ce qu’il avait entendu. « Ceci ne m’apprend rien, dit le page. Je sais tout ce qu’on pense de la disparition de Max, et ces gens-là ne sont pas mieux informés que nous. Quant aux projets de M. de Gurck et de son très-gracieux souverain, je vais te les expliquer. La petite principauté de Monteregale, que nous avons le bonheur d’occuper sous les lois augustes de notre adorable princesse…

— Fais-moi grâce de tes phrases, et va au fait.

— Je viens d’entendre parler diplomatie, je ne peux m’exprimer autrement. Cette charmante principauté, quoique enfouie comme un diamant dans les sables du littoral, a eu l’honneur d’attirer les regards d’un voisin puissant qui n’en a que faire, mais qui, étant sans doute embarrassé de récompenser toutes ses créatures, a pensé naturellement à en coiffer quelqu’une avec ce joyau. À cet effet on a envoyé ici le comte de Steinach, homme irrésistible de profession, qui doit subjuguer la princesse, l’épouser, et devenir notre très-gracieux seigneur. D’un autre côté, un autre voisin non moins puissant voudrait faire entrer dans je ne sais quelle prétendue ligne d’alliance tous les principicules des États illyriens. Sachant que notre Quintilia est, après tout, une femme volontaire et opiniâtre qui ne manque pas d’influence sur ses petits voisins, il a employé, pour déjouer les projets du comte de Steinach, dont les opinions lui seraient contraires, l’inimitable duc de Gurck et son auxiliaire le profond Shrabb. Ces deux héros doivent, l’un par son encolure magnifique, l’autre par son éloquence entraînante, détourner la princesse d’une autre alliance que celle de leur maître. Or, pour résumer cette importante complication, je t’annonce que la princesse, objet de ces entreprises gigantesques et de ces graves combinaisons, est placée entre deux feux, le comte de Steinach et le duc de Gurck, qui tous deux aspirent au bonheur d’être ses amis intimes. Ce qui prouve que tu n’as pas pris absolument le temps convenable pour lui faire ta déclaration, et qu’après six mois passés dans un respectueux tête-à-tête dans le cabinet particulier de Son Altesse, monsieur le secrétaire intime n’aurait pas dû attendre précisément le jour où madame prend ses habits roses, et jette par-dessus les toits sa plume et la clef de son cabinet pour aller danser déguisée en phalène avec deux princes étrangers parfaitement brodés et admirablement impertinents…

— Mais comment, dit Julien cherchant à arracher le dépit de son cœur, as-tu fait pour découvrir toutes ces choses ?

— J’ai été séduit.

— Comment cela ?

— Je me suis vendu.

— Juste ciel ! qu’est-ce à dire ?

— C’est-à-dire que j’ai fait semblant de me vendre. J’ai bavardé à tort et à travers avec le page du comte de Steinach ; je lui ai inspiré de la confiance, je lui ai fait dire ce qu’il me fallait savoir pour deviner le reste. Et puis j’ai fait semblant d’être pénétré d’admiration pour la chevelure et les manchettes du comte, d’avoir conçu la plus haute estime pour son jabot, enfin d’être fasciné par lui, de le désirer ardemment pour souverain, de lui être tout dévoué, etc. ; si bien que le page, enchanté de me voir dans les intérêts de son maître et s’exagérant beaucoup mon crédit auprès de la princesse, doit me présenter au comte dès demain et lui faire agréer mes services. Enfin, je vais donc remplir mon rôle de page tel qu’il est tracé dans toutes les chroniques, drames, ballades et romans ! Je vais donc remettre les billets d’un galant chevalier, chanter ses romances aux pieds de ma souveraine, et faire l’éloge de sa valeur dans les combats ! Comme je vais m’en donner et m’amuser d’eux tous ! à l’opra ! Julien, tâche de devenir l’auxiliaire du duc, et ce sera une comédie à en mourir de rire.

— Je ne suis pas assez spirituel pour feindre, dit Julien ; d’ailleurs tu me dis que tu t’es vendu…

— Oh ! doucement, je te prie. Le page m’a promis