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LE SECRÉTAIRE INTIME.

un dénoûment digne de l’exposition. Voyons ! voyons ! Galeotto, ne dors pas comme une huître, et dis-moi la première parole qu’on adresse à une princesse quand on sort de dessous son lit.

— Ah ! c’est selon, dit Galeotto en bâillant ; on se jette à genoux et on demande pardon d’une voix étouffée ; ou bien, et c’est le mieux, on ne dit rien, et on demande pardon plus tard.

— Si elle crie, que fait-on ?

— Fi donc ! est-ce qu’une femme crie ?

— Mais si elle se met en colère ?

— Est-ce qu’on est un sot ?

— On n’en est pas dupe, bien. Mais si la crainte d’être surprise et l’inopportunité du moment lui donnaient de la vertu…

— Quand on a entrepris de pareilles choses, on n’hésite pas, quels que soient les premiers obstacles. Être insolent à demi, c’est faire la plus sotte figure possible ; il vaudrait cent fois mieux ne l’être pas du tout. En toutes choses, pour réussir il faut oser ; et quand on est audacieux on a quatre-vingt-dix-neuf chances pour soi, tandis que la vertu des femmes n’en a qu’une.

— Soit… Bonsoir, Galeotto. Dans une heure j’aurai disparu comme Max le bâtard, ou je serai vengé comme il convient à un homme.

— Par le diable ! es-tu devenu fou, Julien ? Où vas-tu ? qu’as-tu dans la cervelle ?

— De quoi parlons-nous depuis deux heures ?

— Ma foi ! je n’en sais rien. Nous parlons sans rien dire, en conséquence de quoi tu vas te faire assassiner.

— Il me faut ce danger pour me donner du cœur. Si ce n’était pas un acte de témérité, ce serait une lâcheté insigne. Je n’aurais jamais le courage d’embrasser cette femme si je n’y risquais pas un coup de poignard.

— Et si tu n’avais pas bu une dose exorbitante de vin de Chypre. Est-ce que ces entreprises-là te conviennent ? Allons donc ! tu es fou Julien. Regarde-moi en face, ne me vois-tu pas double ? »

Julien s’arrêta et le regarda en face.

« Ma foi ! tu me fais peur, dit le page, tu as l’air d’un spectre très-sournois. Mais songe que si tu n’es gris qu’à demi… il y a encore du vin, achève la bouteille.

— Je ne suis pas gris du tout, dit Julien ; je suis offensé. Je veux me venger, voilà tout.

— Eh bien ! s’écria Galeotto, tu as raison. Par la barbe que j’aurai peut-être un jour, c’est une idée que tu as là ! Si j’étais dans la même position que toi, je l’aurais déjà risqué. Pour moi qui veux réussir pour mon compte, c’est bien différent. Mais tu es trop vertueux, toi, pour y chercher autre chose qu’une sainte vengeance. Va, mon fils, et que Dieu te protège ! Mais prends mon stylet et laisse-moi aller avec toi jusqu’à la porte.

— Non, dit Julien, il ne faut pas qu’on te voie ; et quant à ce poignard, si je l’avais, je serais trop tenté d’assassiner la femme au lieu de l’embrasser.

— Un instant, un instant ! pour Dieu, un instant ! dit Galeotto, c’est une idée plaisante ; mais ne te dépêche pas comme si c’était une idée raisonnable.

— Était-ce une idée raisonnable que de jeter l’argent au nez du trésorier et de partir les mains vides ? Je puis bien risquer ma vie pour sauver mon honneur, quand vous sacrifiez votre fortune pour satisfaire votre vanité. Allons, c’est assez.

— Mais, Saint-Julien, songez un peu à ce que vous allez dire d’abord. Ne soyez pas impertinent pour commencer. Flattez, pleurez, et puis tombez dans le délire ; sanglotez, menacez, demandez pardon, et que des paroles humbles et suppliantes fassent passer les actions les plus hardies. Entendez-vous, Saint-Julien ? c’est le rôle que vous devez jouer. Si vous preniez un air de matamore, cela ne vous irait pas du tout, et elle verrait que vous vous moquez. Laissez-lui croire jusqu’à la fin que c’est elle qui se moque de vous ; et quand elle vous aura pris en pitié, quand elle croira que vous êtes transporté de joie et de reconnaissance, alors dites tout ce que vous voudrez. La colère parle toujours bien, mais elle écrit encore mieux. Écrivez, Julien, et sauvez-vous.

— Oui, demain, répondit Saint-Julien.

— Et ce soir priez et sanglotez.

— Laissez-moi faire, je n’aurai qu’à me rappeler ce que j’ai été, et je dirai mon amour passé comme on récite un rôle ; adieu. »

Il prit la lumière, et, sans faire attention à Galeotto, qui continuait à lui donner ses instructions, il sortit et le laissa dans l’obscurité.

À peine le page fut-il seul, qu’il se demanda si Julien ne faisait pas la plus grande sottise du monde. Il l’avait un peu poussé pour voir comment l’événement justifierait ses idées générales sur les femmes, qu’il jugeait depuis longtemps et ne connaissait pas encore, et pour savoir quelle dose de fierté et d’effronterie possédait Quintilia. Il s’était promis de profiter également des succès ou des fautes de Saint-Julien, et il n’était pas fâché de le voir se mettre en avant et accaparer tous les dangers de l’entreprise.

Néanmoins la peur le prit en songeant qu’au cas où Saint-Julien ferait une maladresse, il serait perdu par contre-coup, si on le trouvait dans sa chambre. Il pouvait passer pour son complice ; et quoique Galeotto eût souvent traité l’histoire de Max de conte de bonne femme, il y croyait fermement. Il n’était pas très-brave, et sa délicate constitution excusait assez cette faiblesse d’esprit. Il songea donc à se mettre au large pour commencer et à s’enfuir par le petit escalier ; mais, à sa grande surprise, il le trouva fermé en dehors, et tous ses efforts pour ébranler la porte furent inutiles ; alors il se décida à traverser l’intérieur du palais, au risque d’être rencontré et reconnu dans les corridors. Il n’y avait probablement pas d’ordre donné contre lui, et dès qu’il aurait gagné les jardins, il était bien sûr de s’échapper ; mais une secrète terreur le pénétra lorsqu’il vit que Saint-Julien, dans sa distraction, avait fermé la porte en dehors en retirant la clef. Il fallut se résigner à l’attendre, et il se rassura un peu en se disant que Saint-Julien était capable de revenir amoureux après s’être prosterné devant la princesse. « Au fait, se dit-il, j’aurais une bien pauvre idée de Quintilia si elle ne réussissait à jouer encore une fois un fou qui a la bonté de la prendre au sérieux. »

XIX.

Saint-Julien se glissa par des passages dérobés jusqu’au cabinet de toilette de la princesse. Il l’ouvrit sans bruit, traversa dans l’obscurité la chambre à coucher, et s’approcha avec précaution de son cabinet de travail, d’où il voyait s’échapper par la porte entr’ouverte un pâle rayon de lumière. En appliquant son visage à cette fente, il put voir et entendre ce qui se passait dans le cabinet.

Quintilia était couchée dans un hamac de soie des Indes. Elle était vêtue d’une robe ample et légère, et ses cheveux dénoués tombaient sur ses épaules nues. La Ginetta, assise sur un pliant, balançait mollement le hamac, dont elle tenait les tresses d’argent dans sa main. Une lampe d’albâtre suspendue au plafond répandait une lueur voluptueuse, et des parfums exquis s’exhalaient d’un réchaud de vermeil allumé au milieu de la chambre.

« Je suis horriblement lasse, dit la princesse ; parle-moi, Ginetta, empêche-moi de m’endormir.

— Vous menez une vie trop rude, répondit la soubrette. Tout le jour aux affaires et toute la nuit aux amours. À peine dormez-vous quatre heures le matin. Certes, ce n’est pas assez.

— Tu parles pour toi, ma pauvre enfant, et tu as raison. Je te fais courir toute la nuit, et tu dois souvent me maudire. Mais ne peux-tu dormir le jour, toi qui n’as rien à gouverner ?

— Ah ! Madame, qui est-ce qui n’a pas ses soucis ?

— Est-ce que tu as des soucis, toi ? Voilà déjà que tu es consolée de la perte de Galeotto.

— Comment ne le serais-je pas ? un monstre qui nous calomnie toutes deux !

— Ginetta, Ginetta ! vous êtes une volage, et vous