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LE PICCININO.

austère et grandiose des forêts. Cette seconde région s’appelle Silvosa ou Nemorosa, et le froid s’y fait vivement sentir. La végétation y prend un grand caractère d’horreur et d’abandon, jusqu’à ce qu’elle disparaisse sous les lichens et les graviers arides, après lesquels il n’y a plus que de la neige, du soufre et de la fumée.

Nicolosi et le magnifique paysage qui l’entoure étaient déjà perdus dans la vapeur du soir, lorsque Michel essaya de se rendre compte du lieu où il se trouvait. La masse imposante de l’Etna ne présentait plus qu’une teinte uniforme, et c’est tout au plus s’il pouvait distinguer à un mille au-dessus de lui le sinistre mamelon de Monte-Rosso, ce volcan inférieur, un des vingt ou trente fils de l’Etna, fournaises éteintes ou récemment ouvertes, qui se dressent en batterie à ses pieds. C’est le Monte-Rosso qui ouvrit sa bouche noire, il n’y a pas deux siècles, pour vomir cette affreuse lave dont la mer de Catane est encore sillonnée. Aujourd’hui, les paysans y cultivent la vigne et l’olivier sur des débris qui ont l’air de brûler encore.

L’habitation du Piccinino, isolée dans la montagne, à un demi-mille du bourg, dont un ravin assez escarpé la séparait, marquait la limite d’un terrain fertile, baigné d’une atmosphère tiède et suave. À quelques centaines de pas plus haut, il faisait froid déjà, et déjà l’horreur du désert s’annonçait par l’absence de culture, et des courants de laves si nombreux et si larges, que la montagne de ce côté ne semblait plus accessible. Michel observa que cette situation favorisait parfaitement les vues d’un homme qui s’était fait moitié citoyen, moitié sauvage. Chez lui, il pouvait goûter toutes les aises de la vie ; au sortir de chez lui, il pouvait échapper à la présence de l’homme et aux exigences de la loi.

La colline, escarpée d’un côté, adoucie et fertile sur son autre face, était couverte, à son sommet, d’une magnifique végétation, dont une main laborieuse et intelligente entretenait à dessein la splendeur mystérieuse. Le jardin de Carmelo Tomabene était renommé pour sa beauté et l’abondance de ses fruits et de ses fleurs. Mais il en défendait l’entrée avec jalousie, et de grandes palissades couvertes de verdure le fermaient de tous côtés. La maison, assez vaste et bien bâtie, quoique sans luxe apparent, avait été élevée sur les ruines d’un petit fort abandonné. Quelques restes de murailles épaisses, et la base d’une tour carrée, dont on avait tiré parti pour étayer et augmenter la nouvelle construction, et qui portaient les traces de réparations bien entendues, donnaient au modeste édifice un caractère de solidité et un certain air d’importance demi-rustique, demi-seigneuriale. Ce n’était pourtant que la maison d’un cultivateur aisé, mais on sentait bien qu’un homme distingué dans ses habitudes et dans ses goûts pouvait y vivre sans déplaisir.

Fra-Angelo approcha de la porte ombragée, et prit, dans les chèvrefeuilles qui l’encadraient d’un riche berceau, une corde qui suivait une longue tonnelle de vigne, et qui répondait à une cloche placée dans l’intérieur de la maison ; mais le bruit de cette cloche était si étouffé qu’on ne l’entendait pas du dehors. La corde, glissant dans la verdure, n’était point apparente, et il fallait être initié à l’existence de ce signal pour s’en servir. Le moine tira la corde à trois reprises différentes, avec attention et lenteur ; puis il la tira cinq fois, puis deux, puis trois encore ; après quoi il se croisa les bras pendant cinq minutes, et recommença les mêmes signaux dans le même ordre et avec la même circonspection. Un coup de plus ou de moins, et l’hôte mystérieux les eût fort bien laissés attendre toute la nuit sans ouvrir.

Enfin, la porte du jardin s’ouvrit. Un homme de petite taille, enveloppé d’un manteau, s’approcha, prit Fra-Angelo par la main, lui parla à l’oreille quelques instants, revint vers Michel, le fit entrer, et marcha devant eux après avoir refermé la porte avec soin. Ils suivirent la longue tonnelle, qui dessinait une croix dans toute l’étendue du jardin, et traversèrent une sorte de péristyle champêtre formé de piliers grossiers, tout couverts de vigne et de jasmin ; après quoi leur hôte les introduisit dans une grande pièce propre et simple, où tout annonçait l’ordre et la sobriété. Là, il les fit asseoir, et, s’étendant sur un vaste canapé couvert d’indienne rouge, il alluma tranquillement son cigare ; puis, sans regarder Michel, sans faire aucune démonstration d’amitié au moine, il attendit que celui-ci portât la parole. Il ne montrait aucune impatience, aucune curiosité. Il n’était occupé qu’à se débarrasser lentement de son manteau brun, doublé de rose, à en plier le collet avec soin, et à rajuster sa ceinture de soie, comme s’il eût eu besoin d’être parfaitement à son aise pour écouter ce qu’on avait à lui confier.

Mais quelle fut la surprise de Michel lorsqu’il reconnut, peu à peu, dans le jeune villano de Nicolosi, l’étrange cavalier qui avait fait sensation un instant au bal de la princesse, et avec lequel il avait échangé, sur le perron du palais, des paroles fort peu amicales !

Il se troubla en pensant que cet incident disposerait mal en sa faveur l’homme auquel il venait demander un service. Mais le Piccinino ne parut pas le reconnaître, et Michel pensa qu’il ferait aussi bien de ne pas réveiller le souvenir de cette fâcheuse aventure.

Il eut donc le loisir d’examiner ses traits et de chercher, dans sa physionomie, quelque révélation de son caractère. Mais il lui fut impossible, dans ces derniers moments, de constater une émotion quelconque, une volonté, un sentiment humain, sur cette figure terne et impassible. Il n’y avait pas même de l’impertinence, quoique son attitude et son silence pussent indiquer l’intention de se montrer dédaigneux.

Le Piccinino était un jeune homme de vingt-cinq ans environ. Sa petite taille et ses formes délicates justifiaient le surnom qu’on lui avait donné, et qu’il portait avec plus de coquetterie que de dépit [1]. Il était impossible de voir une organisation plus fine, plus délicate, et en même temps plus parfaite que celle de ce petit homme. Admirablement proportionné, et modelé comme un bronze antique, il rachetait le défaut de force musculaire par une souplesse extrême. Il passait pour n’avoir point d’égal dans tous les exercices du corps, quoiqu’il ne pût se servir que de son adresse, de son sang-froid, de son agilité et de la précision de son coup d’œil. Personne ne pouvait le fatiguer à la marche, ni le suivre à la course. Il franchissait des précipices avec l’aplomb d’un chamois ; il visait au fusil comme au pistolet ou à la fronde, et, dans tous les jeux de ce genre, il était tellement sûr de gagner tous les prix, qu’il ne se donnait plus la peine de concourir. Excellent cavalier, nageur intrépide, il n’y avait aucun moyen de locomotion ou de combat qui ne lui assurât une supériorité marquée sur quiconque oserait s’attaquer à lui. Connaissant bien les avantages de la force physique dans un pays de montagnes, et avec une destinée de partisan, il avait voulu acquérir de bonne heure, à cet égard, les facultés que la nature semblait lui avoir refusées. Il les avait exercées et développées en lui avec une âpreté et une persistance incroyables, et il était parvenu à faire de son organisation débile l’esclave fidèle et l’instrument docile de sa volonté.

Cependant, à le voir ainsi couché sur son lit de repos, on eût dit d’une femme maladive ou nonchalante. Michel ne savait point qu’après avoir fait vingt lieues à pied, dans la journée, il prenait un nombre d’heures de repos systématique, et qu’il savait exactement, tant il s’observait et s’étudiait en toutes choses, ce qu’il devait passer d’instants dans la position horizontale, pour échapper à l’inconvénient d’une courbature.

Sa figure était d’une beauté étrange : c’était le type siculo-arabe dans toute sa pureté. Une netteté de lignes incroyable, un profil oriental un peu exagéré, de longs yeux noirs veloutés et pleins de langueur, un sourire fin et paresseux, un charme tout féminin, une grâce de chat dans les mouvements de tête, et je ne sais quoi de doux et de froid qu’il était impossible d’expliquer au premier examen.

  1. Le Piccinino est un diminutif amical que les montagnards aventuriers avaient pu lui donner à cause de sa petite taille. Mais la locution piccin-piccino (farsi), signifie aussi l'action de se cacher afin de prouver son alibi.