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JEANNE.

à une bonne chrétienne comme toi de ne plus les haïr et de ne plus songer à lever une armée contre eux.

— Ça ne vous va donc pas, Mam’selle, ce que j’ai dit ? Je vous en demande pardon.

— Cela me va beaucoup, au contraire, tes idées, ma bonne Jeanne, et je t’aime davantage d’avoir toutes ces imaginations. Mais tout cela est impossible, et d’ailleurs il y a de bons Anglais qui nous aiment et qui pleurent l’empereur Napoléon.

— Vrai, Mam’selle ? il y en a ? Oh ! il faudrait faire grâce à ceux-là.

— Certainement, Jeanne, et tu dois commencer par notre ami M. Harley, qui admire la belle Pastoure et l’empereur autant que toi.

Si pourtant, dit Jeanne en hochant la tête, les Anglais les ont fait mourir tous les deux. Ils ont brûlé la Grande-Pastoure parce qu’elle avait la connaissance !

M. Harley la révère comme une martyre et comme une sainte, je t’en réponds.

— Oui da ! c’est donc un bien brave homme, cet Anglais-là ?

— Le meilleur, le plus sage, le plus humain qui soit sur la terre, Jeanne.

— Ça me fait plaisir. Je n’ôterai pas son petit sou blanc de mon chapelet.

— Garde-t’en bien, tu lui ferais trop de peine.

— Et à cause donc, Mam’selle ?

— Parce qu’il t’aime, Jeanne.

— Il m’aime ! C’est donc vrai qu’il a connu ma mère ?

— Je ne sais pas, mon enfant, mais il t’aime beaucoup.

— Et pourquoi donc ?

— Parce qu’il aime ce qui est bon et beau. Qui se ressemble, s’assemble, Jeanne ! N’est-ce pas vrai ?

Mademoiselle de Boussac continua sur ce ton, au grand étonnement de Jeanne, qui se confondait en remerciements, sans rien comprendre à l’affection dont elle était l’objet. Mais elle l’acceptait comme la marque d’une grande bonté, et prêtait l’oreille d’un air naïf au panégyrique que sa jeune maîtresse lui traçait de sir Arthur. Mais quand Marie essaya de faire expliquer Jeanne sur les sentiments qu’il lui inspirait, elle s’aperçut qu’elle perdrait du terrain au lieu d’en gagner, et qu’une sorte de méfiance et d’effroi, sentiments bien contraires à ses dispositions habituelles, s’emparaient de la jeune fille. — Voilà déjà deux fois, Mam’selle, que vous voulez trop me faire dire ce que j’en pense, dit-elle ; je ne sais pas pourquoi vous vous inquiétez de ça.

— Mais voyons, Jeanne, reprit mademoiselle de Boussac, je suis une fille à marier, moi, et je puis d’un jour à l’autre, être demandée par quelqu’un.

— Oh ! si c’est pour me faire causer que vous me questionnez comme ça, répondit Jeanne, qui donna avec simplicité dans cette petite ruse, je vois bien qu’il faut que je retienne ma langue, car peut-être que je vous ferais de la peine sans le savoir.

— Nullement, Jeanne ; je suis comme toi, fort peu pressée de me marier, et je ne me sens éprise de personne. Aussi tu peux parler, et je te consulte.

— Oh ! moi, Mam’selle, je ne me permettrai pas de vous conseiller !

— Tu ne m’aimes donc pas ?

— Pouvez-vous dire ça !

— En ce cas, parle, s’écria Marie en lui passant un bras autour du cou, et en l’attirant auprès d’elle sur la crèche. Suppose que tu sois à ma place, et que M. Harley veuille t’épouser.

— Est-ce que je sais moi ?

— Mais, enfin, tu peux bien supposer !

— Je supposerai tout ce qui vous fera plaisir, dit Jeanne, et je vous répondrai dans la vérité de mon âme. Je n’épouserais jamais ce monsieur-là ; d’abord parce qu’il est Anglais, et que je ne voudrais pas mettre au monde des enfants anglais. Je peux bien ne pas le détester, et je lui porte du respect, puisqu’il est si brave homme ; mais l’épouser ! Non, quand il serait fait pour moi (mon égal), je ne voudrais pas contrarier l’âme de ma chère défunte mère et de mon pauvre défunt père. Ensuite, Mam’selle, je dirais non, parce qu’il est riche, et que ça me porterait malheur. On dit chez nous que l’argent rend fier et méchant. Je ne dis pas ça pour vous, ma bonne chère mignonne ; il n’y a rien de si bon et de si humain que vous. Mais il n’y en a peut-être pas beaucoup qui vous ressemblent, et je vois bien déjà que mam’selle Elvire n’est pas comme vous. Et puis moi, je suis trop simple pour savoir me servir de l’argent. Je ferais peut-être du mal avec, et ma mère m’a commandé de rester pauvre. Enfin ça ne se pourrait pas, et il y aurait quarante mille bons Anglais pour m’épouser, que je ne voudrais pas du meilleur de tous, je vous le jure sur mon baptême !

Jeanne parlait avec plus de vivacité que de coutume. Il y avait en elle comme une sorte d’indignation patriotique qui faisait briller son regard et la rendait plus belle encore que de coutume, quoique son expression fût changée. Marie, impressionnable comme une âme de poëte, ne pouvait s’empêcher de l’admirer, quoique son obstination l’affligeât profondément, et elle la comparait intérieurement à Jeanne d’Arc. Il lui semblait voir et entendre la Pucelle dans toute la rudesse du langage rustique qu’elle devait avoir avant de quitter la houlette pour le glaive. Ce mélange de douceur et de fermeté, de sérénité angélique et d’enthousiasme contenu, devait avoir caractérisé l’héroïne de Vaucouleurs, et la romanesque descendante du sire de Brosse s’imaginait que l’âme de la belle Pastoure revivait dans Jeanne pour se reposer de ses durs labeurs dans une vie obscure et paisible, en attendant qu’une autre transformation l’appelât à se manifester encore dans tout l’éclat douloureux de la force et de la gloire.

Cependant, après avoir raconté à son frère et à M. Harley toute cette causerie matinale avec une exactitude minutieuse, Marie osa conclure, en souriant, que sir Arthur ne devait pas désespérer de fléchir sa bergère inhumaine, mais qu’il faudrait du temps, des soins et de la patience.

Sir Arthur se résigna à faire prendre à son roman une allure plus grave que le grand trot excentrique sur lequel il l’avait commencé. La difficulté imprévue de cette conquête enflamma davantage son amour, et il devint épris et sentimental comme un garçon de vingt ans. Le cerveau tout rempli de rêves poétiques et le cœur pénétré de sentiments romanesques, mais gauche, timide et embarrassé comme jamais Chérubin ne le fut auprès d’une brillante comtesse, il était pour Marie un objet d’admiration et d’intérêt, et pour Marsillat, qui observait tous ses mouvements, un type de ridicule achevé. La vérité est qu’il y avait de l’un et de l’autre chez ce bon M. Harley, et que, sauf la triste figure et l’âge mûr de Don Quichotte, il ressemblait un peu en ce moment au héros de Cervantes déposant son casque et se couronnant de fleurs pour se transformer en berger.

Quant à Guillaume, il parut tout à coup soulagé d’un grand poids, et il se donna même la peine d’être fort galant auprès d’Elvire. Madame de Charmois, étonnée et ravie de ne pas découvrir la moindre accointance entre lui et Jeanne, commença à concevoir de sérieuses espérances.

XVIII.

LA FENAISON.

Des jours et des semaines s’écoulèrent dans un calme apparent. Sir Arthur chérissait la campagne et ne s’était pas fait beaucoup prier pour passer tout l’été à Boussac. La châtelaine, comptant qu’il avait beaucoup d’influence sur son fils, avait espéré qu’il le déciderait à sortir de son apathie et à faire choix d’une carrière. Guillaume montrait chaque jour plus d’éloignement pour les divers états qu’on lui offrait, et sa mère n’espérait plus lui faire conquérir un sort brillant qu’à l’aide d’un bon mariage. Elle le promenait dans les châteaux d’alentour, et attirait chez elle ses nobles voisines ; mais, à son grand déplaisir, Guillaume, loin d’admirer leurs charmes, n’était