Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 1, 1852.djvu/105

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LA PETITE FADETTE.

La mère Sagette parlait d’or et on la crut. On lui promit de faire comme elle disait, et on lui fit un beau présent avant de la renvoyer. Puis, comme elle avait bien recommandé que les bessons ne fussent point nourris du même lait, on s’enquit vitement d’une nourrice.

Mais il ne s’en trouva point dans l’endroit. La mère Barbeau, qui n’avait pas compté sur deux enfants, et qui avait nourri elle-même tous les autres, n’avait pas pris ses précautions à l’avance. Il fallut que le père Barbeau partit pour chercher cette nourrice dans les environs ; et pendant ce temps, comme la mère ne pouvait pas laisser pâtir ses petits, elle leur donna le sein à l’un comme à l’autre.

Les gens de chez nous ne se décident pas vite, et, quelque riche qu’on soit, il faut toujours un peu marchander. On savait que les Barbeau avaient de quoi payer, et on pensait que la mère, qui n’était plus de la première jeunesse, ne pourrait point garder deux nourrissons sans s’épuiser. Toutes les nourrices que le père Barbeau put trouver lui demandèrent donc 18 livres par mois, ni plus ni moins qu’à un bourgeois.

Le père Barbeau n’aurait voulu donner que 12 ou 15 livres, estimant que c’était beaucoup pour un paysan. Il courut de tous les côtés et disputa un peu sans rien conclure. L’affaire ne pressait pas beaucoup ; car deux enfants si petits ne pouvaient pas fatiguer la mère, et ils étaient si bien portants, si tranquilles, si peu braillards l’un et l’autre, qu’ils ne faisaient presque pas plus d’embarras qu’un seul dans la maison. Quand l’un dormait, l’autre dormait aussi. Le père avait arrangé le berceau, et quand ils pleuraient tous deux à la fois, on les berçait et on les apaisait en même temps.

Enfin le père Barbeau fit un arrangement avec une nourrice pour 13 livres, et il ne se tenait plus qu’à cent sous d’épingles, lorsque sa femme lui dit : — Bah ! notre maître, je ne vois pas pourquoi nous allons dépenser 180 ou 200 livres par an, comme si nous étions des messieurs et dames, et comme si j’étais hors d’âge pour nourrir mes enfants. J’ai plus de lait qu’il n’en faut pour cela. Ils ont déjà un mois, nos garçons, et voyez s’ils ne sont en bon état ! La Merlaude que vous voulez donner pour nourrice à un des deux n’est pas moitié si forte et si saine que moi ; son lait a déjà dix-huit mois, et ce n’est pas ce qu’il faut à un enfant si jeune. La Sagette nous a dit de ne pas nourrir nos bessons du même lait, pour les empêcher de prendre trop d’amitié l’un pour l’autre, c’est vrai qu’elle l’a dit ; mais n’a-t-elle pas dit aussi qu’il fallait les soigner également bien, parce que, après tout, les bessons n’ont pas la vie tout à fait aussi forte que les autres enfants ? J’aime mieux que les nôtres s’aiment trop, que s’il faut sacrifier l’un à l’autre. Et puis, lequel des deux mettrons-nous en nourrice ? Je vous confesse que j’aurais autant de chagrin à me séparer de l’un comme de l’autre. Je peux dire que j’ai bien aimé tous mes enfants, mais, je ne sais comment la chose se fait, m’est avis que ceux-ci sont encore les plus mignons et les plus gentils que j’aie portés dans mes bras. J’ai pour eux un je ne sais quoi qui me fait toujours craindre de les perdre. Je vous en prie, mon mari, ne pensez plus à cette nourrice ; nous ferons pour le reste tout ce que la Sagette a recommandé. Comment voulez-vous que des enfants à la mamelle se prennent de trop grande amitié, quand c’est tout au plus s’ils connaîtront leurs mains avec leurs pieds quand ils seront en sevrage ?

— Ce que tu dis là n’est pas faux, ma femme, répondit le père Barbeau en regardant sa femme qui était encore fraîche et forte comme on en voit peu ; mais si, pourtant, à mesure que ces enfants grossiront, ta santé venait à dépérir ?

— N’ayez peur, dit la Barbeaude, je me sens d’aussi bon appétit que si j’avais quinze ans ; et d’ailleurs, si je sentais que je m’épuise, je vous promets que je ne vous le cacherais pas, et il serait toujours temps de mettre un de ces pauvres enfants hors de chez nous.

Le père Barbeau se rendit, d’autant plus qu’il aimait bien autant ne pas faire de dépense inutile. La mère Barbeau nourrit ses bessons sans se plaindre et sans souffrir, et même elle était d’un si beau naturel que, deux ans après le sevrage de ses petits, elle mit au monde une jolie petite fille qui eut nom Nanette, et qu’elle nourrit aussi elle-même. Mais c’était un peu trop, et elle eût eu peine à en venir à bout, si sa fille aînée, qui était à son premier enfant, ne l’eût soulagée de temps en temps, en donnant le sein à sa petite sœur.

De cette manière, toute la famille grandit et grouilla bientôt au soleil, les petits oncles et les petites tantes avec les petits neveux et les petites nièces, qui n’avaient pas à se reprocher d’être beaucoup plus turbulents ou plus raisonnables les uns que les autres.

II.

Les bessons croissaient à plaisir sans être malades plus que d’autres enfants, et mêmement ils avaient le tempérament si doux et si bien façonné qu’on eût dit qu’ils ne souffraient point de leurs dents ni de leur croit, autant que le reste du petit monde.

Ils étaient blonds et restèrent blonds toute leur vie. Ils avaient tout à fait bonne mine, de grands yeux bleus, les épaules bien avalées, le corps droit et bien planté, plus de taille et de hardiesse que tous ceux de leur âge, et tous les gens des alentours qui passaient par le bourg de la Cosse, s’arrêtaient pour les regarder, pour s’émerveiller de leur retirance, et chacun s’en allait disant : C’est tout de même une jolie paire de gars.

Cela fut cause que, de bonne heure, les bessons s’accoutumèrent à être examinés et questionnés, et à ne point devenir honteux et sots en grandissant. Ils étaient à leur aise avec tout le monde, et, au lieu de se cacher derrière les buissons, comme font les enfants de chez nous quand ils aperçoivent un étranger, ils affrontaient le premier venu, mais toujours très-honnêtement, et répondaient à tout ce qu’on leur demandait, sans baisser la tête et sans se faire prier. Au premier moment, on ne faisait point entre eux de différence et on croyait voir un œuf et un œuf. Mais, quand on les avait observés un quart d’heure, on voyait que Landry était une miette plus grand et plus fort, qu’il avait le cheveu un peu plus épais, le nez plus fort et l’œil plus vif. Il avait aussi le front plus large et l’air plus décidé, et mêmement un signe que son frère avait à la joue droite, il l’avait à la joue gauche et beaucoup plus marqué. Les gens de l’endroit les reconnaissaient donc bien ; mais cependant il leur fallait un petit moment, et, à la tombée de la nuit ou à une petite distance, ils s’y trompaient quasi tous, d’autant plus que les bessons avaient la voix toute pareille, et que, comme ils savaient bien qu’on pouvait les confondre, ils répondaient au nom l’un de l’autre sans se donner la peine de vous avertir de la méprise. Le père Barbeau lui-même s’y embrouillait quelquefois. Il n’y avait, ainsi que la Sagette l’avait annoncé, que la mère qui ne s’y embrouillât jamais, fût-ce à la grande nuit, ou du plus loin qu’elle pouvait les voir venir ou les entendre parler.

En fait, l’un valait l’autre, et si Landry avait une idée de gaieté et de courage de plus que son aîné, Sylvinet était si amiteux et si fin d’esprit qu’on ne pouvait pas l’aimer moins que son cadet. On pensa bien, pendant trois mois, à les empêcher de trop s’accoutumer l’un à l’autre. Trois mois, c’est beaucoup, en campagne, pour observer une chose contre la coutume. Mais, d’un côté, on ne voyait point que cela fit grand effet ; d’autre part, M. le curé avait dit que la mère Sagette était une radoteuse et que ce que le bon Dieu avait mis dans les lois de la nature ne pouvait être défait par les hommes. Si bien qu’on oublia peu à peu tout ce qu’on s’était promis de faire. La première fois qu’on leur ôta leur fourreau pour les conduire à la messe en culottes, ils furent habillés du même drap, car ce fut un jupon de leur mère qui servit pour les deux habillements, et la façon fut la même, le tailleur de la paroisse n’en connaissant point deux.

Quand l’âge leur vint, on remarqua qu’ils avaient le même goût pour la couleur, et quand leur tante Rosette voulut leur faire cadeau à chacun d’une cravate, à la nou-