Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 1, 1852.djvu/193

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VALENTINE.

compta dix coups presque insaisissables, et se rappela sa mère, son fiancé, le lendemain… Mais comment quitter Bénédict ? que lui dire pour le consoler ? où trouver la force de l’abandonner dans un tel moment ? L’apparition d’une femme à quelque distance lui arracha une exclamation de terreur. Bénédict se tapit précipitamment dans le buisson ; mais, à la vive clarté de la lune, Valentine reconnut presque aussitôt sa nourrice Catherine qui la cherchait avec anxiété. Il lui eut été facile de se cacher aussi à ses regards ; mais elle sentit qu’elle ne devait pas le faire, et marchant droit à elle :

— Qu’y a-t-il ? lui demanda-t-elle en se penchant toute tremblante à son bras.

— Pour l’amour de Dieu, rentrez, Mademoiselle, dit la bonne femme ; madame vous a déjà demandée deux fois, et, comme j’ai répondu que vous vous étiez jetée sur votre lit, elle m’a ordonné de l’avertir aussitôt que vous seriez éveillée ; alors l’inquiétude m’a prise, et comme je vous avais vue sortir par la petite porte, comme je sais que vous venez quelquefois le soir vous promener par ici, je me suis mise à vous chercher. Oh ! Mademoiselle, aller toute seule vous promener si loin ! Vous avez tort ; vous devriez au moins me dire d’aller avec vous.

Valentine embrassa sa nourrice, jeta un coup d’oeil triste et inquiet sur le buisson, et laissa volontairement à la place qu’elle quittait son foulard, celui qu’elle avait une fois prêté à Bénédict dans la promenade autour de la ferme. Lorsqu’elle fut rentrée, sa nourrice le chercha partout, et remarqua qu’elle l’avait perdu dans cette promenade.

Valentine trouva sa mère qui l’attendait dans sa chambre depuis quelques instants. Elle manifesta un peu de surprise de la voir si complètement habillée après avoir passé deux heures sur son lit. Valentine répondit que, se sentant oppressée, elle avait voulu prendre l’air, et que sa nourrice lui avait donné le bras pour faire un tour de promenade dans le parc.

Alors madame de Raimbault entama une grave dissertation d’affaires avec sa fille ; elle lui fit remarquer qu’elle lui laissait le château et la terre de Raimbault, dont le nom seul constituait presque tout l’héritage de son père, et dont la valeur réelle, détachée de sa propre fortune, constituait une assez belle dot. Elle la pria de lui rendre justice en reconnaissant le bon ordre qu’elle avait mis dans sa fortune, et de témoigner à tout le monde, dans le cours de sa vie, l’excellente conduite de sa mère envers elle. Elle entra dans des détails d’argent qui firent de cette exhortation maternelle une véritable consultation notariée, et termina sa harangue en lui disant qu’elle espérait, au moment où la loi allait les rendre étrangères l’une à l’autre, trouver Valentine disposée à lui accorder des égards et des soins.

Valentine n’avait pas entendu la moitié de ce long discours. Elle était pâle, des teintes violettes cernaient ses yeux abattus, et de temps en temps un brusque frisson parcourait tous ses membres. Elle baisa tristement les mains de sa mère, et s’apprêtait à se mettre au lit quand la demoiselle de compagnie de sa grand’mère vint, d’un air solennel, l’avertir que la marquise l’attendait dans son appartement.

Valentine se traîna encore à cette cérémonie ; elle trouva la chambre à coucher de la vieille dame accoutrée d’une sorte de décoration religieuse. On avait formé un autel avec une table et des linges brodés. Des fleurs disposées en bouquets d’église entouraient un crucifix d’or guilloché. Un missel de velours écarlate était ouvert sacramentellement sur l’autel. Un coussin attendait les genoux de Valentine, et la marquise, posée théâtralement dans son grand fauteuil, s’apprêtait avec une puérile satisfaction à jouer sa petite comédie d’étiquette.

Valentine s’approcha en silence, et, parce qu’elle était pieuse de cœur, elle regarda sans émotion ces ridicules apprêts. La demoiselle de compagnie ouvrit une porte oposée par laquelle entrèrent, d’un air à la fois humble et curieux, toutes les servantes de la maison. La marquise leur ordonna de se mettre à genoux et de prier pour le bonheur de leur jeune maîtresse ; puis, ayant fait agenouiller aussi Valentine, elle se leva, ouvrit le missel, mit ses lunettes, récita quelques versets de psaumes, chevrota un cantique avec sa demoiselle de compagnie, et finit en imposant les mains et en donnant sa bénédiction à Valentine. Jamais cérémonie sainte et patriarcale ne fut plus misérablement travestie par une vieille espiègle du temps de la Dubarry.

En embrassant sa petite-fille, elle prit (précisément sur l’autel) un écrin contenant une assez jolie parure en camées dont elle lui faisait présent, et, mêlant la dévotion à la frivolité, elle lui dit presque en même temps :

— Dieu vous donne, ma fille, les vertus d’une bonne mère de famille ! — Tiens, ma petite, voici le petit cadeau de ta grand’mère ; ce sera pour les demi-toilettes.

Valentine eut la fièvre toute la nuit, et ne dormit que vers le matin ; mais elle fut bientôt éveillée par le son des cloches qui appelaient tous les environs à la chapelle du château. Catherine entra dans sa chambre avec un billet qu’une vieille femme des environs lui avait remis pour mademoiselle de Raimbault. Il ne contenait que ce peu de mots tracés péniblement :

« Valentine, il serait encore temps de dire non. »

Valentine frémit et brûla le billet. Elle essaya de se lever ; mais plusieurs fois la force lui manqua. Elle était assise, à demi vêtue, sur une chaise, quand sa mère entra, lui reprocha d’être si fort en retard, refusa de croire son indisposition sérieuse, et l’avertit que plusieurs personnes l’attendaient déjà au salon. Elle l’aida elle-même à faire sa toilette ; et quand elle la vit belle, parée, mais aussi pâle que son voile, elle voulut lui mettre du rouge. Valentine pensa que Bénédict la regarderait peut-être passer ; elle aima mieux qu’il vit sa pâleur, et elle résista, pour la première fois de sa vie, à une volonté de sa mère.

Elle trouva au salon quelques voisins d’un rang secondaire ; car madame de Raimbault, ne voulant point d’apparat à cette noce, n’avait invité que des gens sans conséquence. On devait déjeuner dans le jardin, et les paysans danseraient au bout du parc au pied de la colline. M. de Lansac parut bientôt, noir des pieds à la tête, et la boutonnière chargée d’ordres étrangers. Trois voitures transportèrent toute la noce à la mairie, qui était au village voisin. Le mariage ecclésiastique fut célébré au château. Valentine, en s’agenouillant devant l’autel, sortit un instant de l’espèce de torpeur où elle était tombée ; elle se dit qu’il n’était plus temps de reculer, que les hommes venaient de la forcer à s’engager avec Dieu, et qu’il n’y avait plus de choix possible entre le malheur et le sacrilège. Elle pria avec ferveur, demanda au ciel la force de tenir des serments qu’elle voulait prononcer dans la sincérité de son âme, et, à la fin de la cérémonie, l’effort surhumain qu’elle s’était imposé pour être calme et recueillie l’ayant épuisée, elle se retira dans sa chambre pour y prendre quelque repos. Par un secret instinct de pudeur et d’attachement, Catherine s’assit au pied de son lit et ne la quitta point.

Le même jour, à deux lieues de là, se célébrait, dans un petit hameau de la vallée, le mariage d’Athénaïs Lhéry avec Pierre Blutty. Là aussi la jeune épousée était pâle et triste, moins cependant que Valentine, mais assez pour tourmenter sa mère, qui était beaucoup plus tendre que madame de Raimbault, et pour donner quelque humeur à son époux, qui était beaucoup plus franc et moins poli que M. de Lansac. Athénaïs avait peut-être un peu trop présumé des forces de son dépit en se déterminant aussi vite à épouser un homme qu’elle n’aimait guère. Par suite peut-être de l’esprit de contradiction qu’on reproche aux femmes, son affection pour Bénédict se réveilla précisément au moment où il n’était plus temps de se raviser, et, au retour de l’église, elle régala son mari d’une scène de pleurs fort ennuyante. C’est ainsi que s’exprimait Pierre Blutty en se plaignant de cette contrariété à son ami Georges Simonneau.

Néanmoins la noce fut autrement nombreuse, joyeuse et bruyante à la ferme qu’au château. Les Lhéry avaient au moins soixante cousins et arrière-cousins ; les Blutty n’étaient pas moins riches en parenté, et la grange ne fut pas assez grande pour contenir les convives.