Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 1, 1852.djvu/229

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VALENTINE.

naient, sauf une valeur de vingt mille francs environ, qui constituait à l’avenir toute la fortune de madame de Lansac. Les terres furent immédiatement mises en vente, au plus offrant, et Valentine fut sommée de sortir, sous vingt-quatre heures, des propriétés de M. Grapp.

Ce fut un coup de foudre pour ceux qui l’aimaient ; jamais fléau céleste ne causa dans le pays une semblable consternation. Mais Valentine ressentit moins son malheur qu’elle ne l’eût fait dans une autre situation ; elle pensa, dans le secret de son cœur, que M. de Lansac étant assez vil pour se faire payer son déshonneur au poids de l’or, elle était pour ainsi dire quitte envers lui. Elle ne regretta que le pavillon, asile d’un bonheur pour jamais évanoui, et, après en avoir retiré le peu de meubles qu’il lui fut permis d’emporter, elle accepta provisoirement un refuge à la ferme de Grangeneuve, que les Lhéry, en vertu d’un arrangement avec Grapp, étaient eux-mêmes sur le point de quitter.

XXXVII.

Au milieu de l’agitation que lui causa ce bouleversement de sa destinée, elle passa quelques jours sans voir Bénédict. Le courage avec lequel elle supporta l’épreuve de sa ruine raffermit un peu son âme, et elle trouva en elle assez de calme pour tenter d’autres efforts. Elle écrivit à Bénédict :

« Je vous supplie de ne point chercher à me voir durant cette quinzaine, que je vais passer dans la famille Lhéry. Comme vous n’êtes point entré à la ferme depuis le mariage d’Athénaïs, vous n’y sauriez reparaître maintenant sans afficher nos relations. Quelque invité que vous puissiez l’être par madame Lhéry, qui regrette toujours votre désunion apparente, refusez, si vous ne voulez m’affliger beaucoup. Adieu ; je ne sais point ce que je deviendrai, j’ai quinze jours pour m’en occuper. Quand j’aurai décidé de mon avenir, je vous le ferai savoir, et vous m’aiderez à le supporter, quel qu’il soit.

V. »

Ce billet jeta une profonde terreur dans l’esprit de Bénédict ; il crut y voir cette décision tant redoutée qu’il avait fait révoquer si souvent à Valentine, mais qui, à la suite de tant de chagrins, devenait peut-être inévitable. Abattu, brisé sous le poids d’une vie si orageuse et d’un avenir si sombre, il se laissa aller au découragement. Il n’avait même plus l’espoir du suicide pour le soutenir. Sa conscience avait contracté des engagements envers le fils de Louise ; et puis, d’ailleurs, Valentine était trop malheureuse pour qu’il voulût ajouter ce coup terrible à tous ceux dont le sort l’avait frappée. Désormais qu’elle était ruinée, abandonnée, navrée de chagrins et de remords, son devoir, à lui, était de vivre pour s’efforcer de lui être utile et de veiller sur elle en dépit d’elle-même.

Louise avait enfin vaincu cette folle passion qui l’avait si longtemps torturée. La nature de ses liens avec Bénédict, consolidée et purifiée par la présence de son fils, était devenue calme et sainte. Son caractère violent s’était adouci à la suite de cette grande victoire intérieure. Il est vrai qu’elle ignorait complètement le malheur qu’avait eu Bénédict d’être trop heureux avec Valentine ; elle s’efforçait de consoler celle-ci de ses pertes, sans savoir qu’elle en avait fait une irréparable, celle de sa propre estime. Elle passait donc tous ses instants auprès d’elle, et ne comprenait pas quelles nouvelles anxiétés pesaient sur Bénédict.

La jeune et vive Athénaïs avait personnellement souffert de ces derniers événements, d’abord parce qu’elle aimait sincèrement Valentine, et puis parce que le pavillon fermé, les douces réunions du soir interrompues, le petit parc abandonné pour jamais, gonflaient son cœur d’une amertume indéfinissable. Elle s’étonnait elle-même de n’y pouvoir songer sans soupirer ; elle s’effrayait de la longueur de ses jours et de l’ennui de ses soirées.

Évidemment il manquait à sa vie quelque chose d’important, et Athénaïs, qui touchait à peine à sa dix-huitième année, s’interrogeait naïvement à cet égard sans oser se répondre. Mais, dans tous ses rêves, la blonde et noble tête du jeune Valentin se montrait parmi des buissons chargés de fleurs. Sur l’herbe des prairies, elle croyait courir poursuivie par lui ; elle le voyait grand, élancé, souple comme un chamois, franchir les haies pour l’atteindre ; elle folâtrait avec lui, elle partageait ses rires si francs et si jeunes ; puis elle rougissait elle-même en voyant la rougeur monter sur ce front candide, en sentant cette main frêle et blanche brûler en touchant la sienne, en surprenant un soupir et un regard mélancolique à cet enfant, dont elle ne voulait pas se méfier. Toutes les agitations timides d’un amour naissant, elle les ressentait à son insu. Et quand elle s’éveillait, quand elle trouvait à son côté ce Pierre Blutty, ce paysan si rude, si brutal en amour, si dépourvu d’élégance et de charme, elle sentait son cœur se serrer et des larmes venir au bord de ses paupières. Athénaïs avait toujours aimé l’aristocratie ; un langage élevé, lors même qu’il était au-dessus de sa portée et de son intelligence, lui semblait la plus puissante des séductions. Lorsque Bénédict parlait d’arts ou de sciences, elle l’écoutait avec admiration, parce qu’elle ne le comprenait pas. C’était par sa supériorité en ce genre qu’il l’avait longtemps dominée. Depuis qu’elle avait pris son parti de renoncer à lui, le jeune Valentin, avec sa douceur, sa retenue, la majesté féodale de son beau profil, son aptitude aux connaissances abstraites, était devenu pour elle un type de grâce et de perfection. Elle avait longtemps exprimé tout haut sa prédilection pour lui ; mais elle commençait à ne plus oser, car Valentin grandissait d’une façon effrayante, son regard devenait pénétrant comme le feu, et la jeune fermière sentait le sang lui monter au visage chaque fois qu’elle prononçait son nom.

Le pavillon abandonné était donc un sujet involontaire d’aspirations et de regrets. Valentin venait bien quelquefois embrasser sa mère et sa tante ; mais la maison du ravin était assez éloignée de la ferme pour qu’il ne pût faire souvent cette course sans se déranger beaucoup de ses études, et la première semaine parut mortellement longue à madame Blutty.

L’avenir devenait incertain. Louise parlait de retourner à Paris avec son fils et Valentine. D’autres fois, les deux sœurs faisaient le projet d’acheter une petite maison de paysan et d’y vivre solitaires. Blutty, qui était toujours jaloux de Bénédict, quoiqu’il n’en eût guère sujet, parlait d’emmener sa femme en Marche, où il avait des propriétés. De toutes les manières, il faudrait s’éloigner de Valentin ; Athénaïs ne pouvait plus y penser sans des regrets qui portaient une vive lumière dans les secrets de son cœur.

Un jour, elle se laissa entraîner par le plaisir de la promenade jusqu’à un pré fort éloigné, qu’en bonne fermière elle voulait parcourir. Ce pré touchait au bois de Vavrey, et le ravin n’était pas loin sur la lisière du bois. Or, il arriva que Bénédict et Valentin se promenaient par là ; que le jeune homme aperçut, sur le vert foncé de la prairie, la taille alerte et bien prise de madame Blutty, et qu’il franchit la haie sans consulter son mentor pour aller la rejoindre. Bénédict se rapprocha d’eux, et ils causèrent quelque temps ensemble.

Alors Athénaïs, qui avait pour son cousin un reste de ce vif intérêt qui rend l’amitié d’une femme pour un homme si complaisante et si douce, s’aperçut des ravages que depuis quelques jours surtout, le chagrin avait faits en lui. L’altération de ses traits l’effraya, et, passant son bras sous le sien, elle le pria avec instance de lui dire franchement la cause de sa tristesse et l’état de sa santé. Comme elle s’en doutait un peu, elle eut la délicatesse de renvoyer Valentin à quelque distance, en le chargeant de lui rapporter son ombrelle oubliée sous un arbre.

Il y avait si longtemps que Bénédict se contraignait pour cacher sa souffrance à tous les yeux, que l’affection de sa cousine lui fut douce. Il ne put résister au besoin de s’épancher, lui parla de son attachement pour Valentine, de l’inquiétude où il vivait séparé d’elle, et finit par lui avouer qu’il était réduit au désespoir par la crainte de la perdre à jamais.