Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 1, 1852.djvu/250

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FRANÇOIS LE CHAMPI.

ne trouve pas de langage pour s’exprimer. Si je fais parler l’homme des champs comme il parle, il faut une traduction en regard pour le lecteur civilisé, et si je le fais parler comme nous parlons, j’en fais un être impossible, auquel il faut supposer un ordre d’idées qu’il n’a pas.

— Et puis quand même tu le ferais parler comme il parle, ton langage à toi ferait à chaque instant un contraste désagréable ; tu n’es pas pour moi à l’abri de ce reproche. Tu peins une fille des champs, tu l’appelles Jeanne, et tu mets dans sa bouche des paroles qu’à la rigueur elle peut dire. Mais toi, romancier, qui veux faire partager à tes lecteurs l’attrait que tu éprouves à peindre ce type, tu la compares à une druidesse, à Jeanne-d’Arc, que sais-je ? Ton sentiment et ton langage font avec les siens un effet disparate comme la rencontre de tons criards dans un tableau ; et ce n’est pas ainsi que je peux entrer tout à fait dans la nature, même en l’idéalisant. Tu as fait, depuis, une meilleure étude du vrai dans la Mare au Diable. Mais je ne suis pas encore content ; l’auteur y montre encore de temps en temps le bout de l’oreille ; il s’y trouve des mots d’auteur, comme dit Henri Monnier, artiste qui a réussi à être vrai dans la charge et qui, par conséquent a résolu le problème qu’il s’était posé. Je sais que ton problème à toi n’est pas plus facile à résoudre. Mais il faut encore essayer, sauf à ne pas réussir ; les chefs-d’œuvre ne sont jamais que des tentatives heureuses. Console-toi de ne pas faire de chefs-d’œuvre, pourvu que tu fasses des tentatives consciencieuses.

— J’en suis consolé d’avance, répondis-je, et je recommencerai quand tu voudras ; conseille-moi.

— Par exemple, dit-il, nous avons assisté hier à une veillée rustique à la ferme. Le chanvreur a conté des histoires jusqu’à deux heures du matin. La servante du curé l’aidait ou le reprenait ; c’était une paysanne un peu cultivée ; lui, un paysan inculte, mais heureusement doué et fort éloquent à sa manière. À eux deux, ils nous ont raconté une histoire vraie, assez longue, et qui avait l’air d’un roman intime. L’as-tu retenue ?

— Parfaitement, et je pourrais la redire mot à mot dans leur langage.

— Mais leur langage exige une traduction ; il faut écrire en français, et ne pas se permettre un mot qui ne le soit pas, à moins qu’il ne soit si intelligible qu’une note devienne inutile pour le lecteur.

— Je le vois, tu m’imposes un travail à perdre l’esprit, et dans lequel je ne me suis jamais plongé que pour en sortir mécontent de moi-même et pénétré de mon impuissance.

— N’importe ! tu t’y plongeras encore, car je vous connais, vous autres artistes ; vous ne vous passionnez que devant les obstacles, et vous faites mal ce que vous faites sans souffrir. Tiens, commence, raconte-moi l’histoire du Champi, non pas telle que je l’ai entendue avec toi. C’était un chef-d’œuvre de narration pour nos esprits et pour nos oreilles du terroir. Mais raconte-la-moi comme si tu avais à ta droite un Parisien parlant la langue moderne, et à ta gauche un paysan devant lequel tu ne voudrais pas dire une phrase, un mot où il ne pourrait pas pénétrer. Ainsi tu dois parler clairement pour le Parisien, naïvement pour le paysan. L’un te reprochera de manquer de couleur, l’autre d’élégance. Mais je serai là aussi ; moi qui cherche par quel rapport l’art, sans cesser d’être l’art pour tous, peut entrer dans le mystère de la simplicité primitive, et communiquer à l’esprit le charme répandu dans la nature.

— C’est donc une étude que nous allons faire à nous deux ?

— Oui, car je t’arrêterai où tu broncheras.

— Allons, asseyons-nous sur ce tertre jonché de serpolet. Je commence ; mais auparavant permets que, pour m’éclaircir la voix, je fasse quelques gammes.

— Qu’est-ce à dire ? je ne te savais pas chanteur.

— C’est une métaphore. Avant de commencer un travail d’art, je crois qu’il faut se remettre en mémoire un thème quelconque qui puisse vous servir de type et faire entrer votre esprit dans la disposition voulue. Ainsi, pour me préparer à ce que tu demandes, j’ai besoin de réciter l’histoire du chien de Brisquet, qui est courte, et que je sais par cœur.

— Qu’est-ce que cela ? Je ne m’en souviens pas.

— C’est un trait pour ma voix, écrit par Charles Nodier, qui essayait la sienne sur tous les modes possibles ; un grand artiste, à mon sens, qui n’a pas eu toute la gloire qu’il méritait, parce que, dans le nombre varié de ses tentatives, il en a fait plus de mauvaises que de bonnes : mais quand un homme a fait deux ou trois chefs-d’œuvre, si courts qu’ils soient, on doit le couronner et lui pardonner ses erreurs. Voici le chien de Brisquet. Écoute.

Et je récitai à mon ami l’histoire de la Bichonne, qui l’émut jusqu’aux larmes, et qu’il déclara être un chef-d’œuvre de genre.

— Je devrais être découragé de ce que je vais tenter, lui dis-je ; car cette odyssée du Pauvre chien à Brisquet, qui n’a pas duré cinq minutes à réciter, n’a pas une tache, pas une ombre ; c’est un pur diamant taillé par le premier lapidaire du monde : car Nodier était essentiellement lapidaire en littérature. Moi, je n’ai pas de science, et il faut que j’invoque le sentiment. Et puis, je ne peux promettre d’être bref, et d’avance je sais que la première des qualités, celle de faire bien et court, manquera à mon étude.

— Va toujours, dit mon ami ennuyé de mes préliminaires.

— C’est donc l’histoire de François le Champi, repris-je, et je tâcherai de me rappeler le commencement sans altération. C’était Monique, la vieille servante du curé, qui entra en matière.

— Un instant, dit mon auditeur sévère, je t’arrête au titre. Champi n’est pas français.

— Je demande bien pardon, répondis-je. Le dictionnaire le déclare vieux, mais Montaigne l’emploie, et je ne prétends pas être plus Français que les grands écrivains qui font la langue. Je n’intitulerai donc pas mon conte François l’Enfant-Trouvé, François le Bâtard, mais François le Champi, c’est-à-dire l’enfant abandonné dans les champs, comme on disait autrefois dans le monde, et comme on dit encore aujourd’hui chez nous.


I.

Un matin que Madeleine Blanchet, la jeune meunière du Cormouer, s’en allait au bout de son pré pour laver à la fontaine, elle trouva un petit enfant assis devant sa planchette, et jouant avec la paille qui sert de coussinet aux genoux des lavandières. Madeleine Blanchet, ayant avisé cet enfant, fut étonnée de ne pas le connaître, car il n’y a pas de route bien achalandée de passants de ce côté-là, et on n’y rencontre que des gens de l’endroit.

— Qui es-tu, mon enfant ? dit-elle au petit garçon, qui la regardait d’un air de confiance, mais qui ne parut pas comprendre sa question. Comment t’appelles-tu ? reprit Madeleine Blanchet en le faisant asseoir à côté d’elle et en s’agenouillant pour laver.

— François, répondit l’enfant.

— François qui ?

— Qui ? dit l’enfant d’un air simple.

— À qui es-tu fils ?

— Je ne sais pas, allez !

— Tu ne sais pas le nom de ton père !

— Je n’en ai pas.

— Il est donc mort ?

— Je ne sais pas.

— Et ta mère ?

— Elle est par là, dit l’enfant en montrant une maisonnette fort pauvre qui était à deux portées de fusil du moulin et dont on voyait le chaume à travers les saules.

— Ah ! je sais, reprit Madeleine, c’est la femme qui est venue demeurer ici, qui est emménagée d’hier soir ?