Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 1, 1852.djvu/275

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FRANÇOIS LE CHAMPI.

fluette que c’était pitié. — Et comment vous sentez-vous, ma sœur ? lui dit Mariette.

— Bien ! bien ! mon enfant, répondit Madeleine du ton d’une personne qui va mourir, car elle ne se plaignait jamais, pour ne pas affliger les autres.

— Mais, dit-elle en regardant le champi, ce n’est pas Jeannie qui est là ? Qui est, mon enfant, si je ne rêve, ce grand homme auprès de la cheminée ?

Et la Catherine répondit :

— Nous ne savons pas, notre maîtresse ; il ne parle pas, et il est là comme un essoti.

Et le champi fit un petit mouvement en regardant Madeleine, car il avait toujours peur de la surprendre trop vite, et si, il mourait d’envie de lui parler. La Catherine le vit dans ce moment-là, mais elle ne le connaissait point comme il était venu depuis trois ans, et elle dit, pensant que Madeleine en avait peur : Ne vous en souciez pas, notre maîtresse, j’allais le faire sortir quand vous m’avez appelée.

— Ne le faites point sortir, dit Madeleine avec une voix un peu renforcée, et en écartant davantage son rideau ; car je le connais, moi, et il a bien agi en venant me voir. Approche, approche, mon fils ; je demandais tous les jours au bon Dieu la grâce de te donner ma bénédiction.

Et le champi d’accourir et de se jeter à deux genoux devant son lit, et de pleurer de peine et de joie qu’il en était comme suffoqué. Madeleine lui prit ses deux mains et puis sa tête, et l’embrassa en disant : — Appelez Jeannie ; Catherine, appelle Jeannie, pour qu’il soit bien content aussi. Ah ! je remercie le bon Dieu, François, et je veux bien mourir à présent si c’est sa volonté, car voilà tous mes enfants élevés, et j’aurai pu leur dire adieu.

XVIII.

Catherine courut vitement chercher Jeannie, et Mariette était si pressée de savoir ce que tout cela voulait dire, qu’elle la suivit pour la questionner. François demeura seul avec Madeleine qui l’embrassa encore et se prit à pleurer ; ensuite de quoi elle ferma les yeux et devint encore plus accablée et abîmée qu’elle n’était avant. Et François ne savait comment la soulager de cette pâmoison ; il était comme affolé, et ne pouvait que la tenir dans ses deux bras, en l’appelant sa chère mère, sa chère amie, et en la priant, comme si la chose était en son pouvoir, de ne pas trépasser si vite et sans entendre ce qu’il voulait lui dire.

Et, tant par bonnes paroles que par soins bien avisés et honnêtes caresses, il la ramena de sa faiblesse. Elle recommença à le voir et à l’écouter. Et il lui disait qu’il avait comme deviné qu’elle avait besoin de lui, et qu’il avait tout quitté, qu’il était venu pour ne plus s’en aller, tant qu’elle lui dirait de rester, et que si elle voulait le prendre pour son serviteur, il ne lui demanderait que le plaisir de l’être, et la consolation de passer tous ses jours en son obéissance. Et il disait encore : — Ne me répondez pas, ne me parlez pas, ma chère mère, vous êtes trop faible, ne dites rien. Seulement, regardez-moi si vous avez du plaisir à me revoir, et je comprendrai bien si vous agréez mon amitié et mon service.

Et Madeleine le regardait d’un air si serein, et elle l’écoutait avec tant de consolation, qu’ils se trouvaient heureux et contents malgré le malheur de cette maladie.

Jeannie, que la Catherine avait appelé à beaux cris, vint à son tour prendre sa joie avec eux. Il était devenu un joli garçon entre les quatorze et les quinze ans, pas bien fort, mais vif à plaisir, et si bien éduqué qu’on n’en avait jamais que des paroles d’honnêteté et d’amitié.

— Oh ! je suis content de te voir comme te voilà, mon Jeannie, lui disait François. Tu n’es pas bien grand ni bien gros, mais ça me fait plaisir, parce que je m’imagine que tu auras encore besoin de moi pour monter sur les arbres et pour passer la rivière. Tu es toujours délicat, je vois ça, sans être malade, pas vrai ? Eh bien ! tu seras encore mon enfant pour un peu de temps, si ça ne te fâche pas ; tu auras encore besoin de moi, oui, oui ; et comme par le temps passé, tu me feras faire toutes tes volontés.

— Oui, mes quatre cents volontés, dit Jeannie, comme tu disais dans le temps.

— Oui-da ! il a bonne mémoire ! Ah ! que c’est mignon, Jeannie, de n’avoir pas oublié son François ! Mais est-ce que nous avons toujours quatre cents volontés par chaque jour ?

— Oh ! non, dit Madeleine ; il est devenu bien raisonnable, il n’en a plus que deux cents.

— Ni plus ni moins ? dit François.

— Oh ! je veux bien, répondit Jeannie, puisque ma mère mignonne commence à rire un peu, je suis d’accord de tout ce qu’on voudra. Et mêmement, je dirai que j’ai à présent plus de cinq cents fois le jour la volonté de la voir guérie.

— C’est bien parler, ça, Jeannie, dit François. Voyez-vous comme ça a appris à bien dire ? Va, mon garçon, tes cinq cents volontés là-dessus seront écoutées du bon Dieu. Nous allons si bien la soigner, ta mère mignonne, et la réconforter, et la faire rire petit à petit, que sa fatigue s’en ira.

Catherine était sur le pas de la porte, bien curieuse de rentrer pour voir François et lui parler aussi ; mais la Mariette la tenait par le bras, et ne lâchait pas de la questionner.

— Comment, disait-elle, c’est un champi ? Il a pourtant un air bien honnête !

Et elle le regardait du dehors par le barreau de la porte, qu’elle entre-bâillait un petit.

— Mais comment donc est-il si ami avec Madeleine ?

— Mais puisque je vous dis qu’elle l’a élevé, et qu’il était très-bon sujet.

— Mais elle ne m’en a jamais parlé, ni toi, non plus.

— Ah ! dame ! moi, je n’y ai jamais songé ; il n’était plus là, je ne m’en souvenais quasiment plus ; et puis je savais que notre maîtresse avait eu des peines par rapport à lui, et je ne voulais pas le lui faire désoublier.

— Des peines ? quelles peines donc ?

— Dame ! parce qu’elle s’y était attachée, et c’était bien force : il était de si bon cœur, cet enfant-là ! et votre frère n’a pas voulu le souffrir à la maison ; vous savez bien qu’il n’est pas toujours mignon, votre frère !

— Ne disons pas cela à présent qu’il est mort, Catherine !

— Oui, oui, c’est juste, je n’y pensais plus, ma foi ; c’est que j’ai l’idée si courte ! Et si, pourtant, il n’y a que quinze jours ! Mais laissez-moi donc rentrer, demoiselle ; je veux le faire dîner, ce garçon ; m’est avis qu’il doit avoir faim.

Et elle s’échappa pour aller embrasser François ; car il était si beau garçon, qu’elle n’avait plus souvenance d’avoir dit, dans les temps, qu’elle aimerait mieux biger son sabot qu’un champi.

— Ah ! mon pauvre François, qu’elle lui dit, je suis aise de te voir. Je croyais bien que tu ne retournerais jamais. Mais voyez donc, notre maîtresse, comme il est devenu ? Je m’étonne bien comment vous l’avez acconnu tout du coup. Si vous n’aviez pas dit que c’était lui, je compte bien qu’il m’aurait fallu du temps pour le réclamer. Est-il beau ! l’est-il ! et qu’il commence à avoir de la barbe, oui ? Ça ne se voit pas encore beaucoup, mais ça se sent. Dame ! ça ne piquait guère quand tu as parti, François, et à présent ça pique un peu. Et le voilà fort, mon ami ! quels bras, quelles mains, et des jambes ! Un ouvrier comme ça en vaut trois. Combien donc est-ce qu’on te paye là-bas ?

Madeleine riait tout doucement de voir Catherine si contente de François, et elle le regardait, contente aussi de le retrouver en si belle jeunesse et santé. Elle aurait voulu voir son Jeannie arrivé en aussi bon état, à la fin de son croît. Et tant qu’à Mariette, elle avait honte de voir Catherine si hardie à regarder un garçon, et elle était toute rouge sans penser à mal. Mais tant plus elle se défendait de regarder François, tant plus elle le voyait et le