Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 1, 1852.djvu/276

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FRANÇOIS LE CHAMPI.

trouvait comme Catherine le disait, beau à merveille et planté sur ses pieds comme un jeune chêne.

Et voilà que, sans y songer, elle se mit à le servir fort honnêtement, à lui verser du meilleur vin gris de l’année et à le réveiller quand, à force de regarder Madeleine et Jeannie, il oubliait de manger.

— Mangez donc mieux que ça, lui disait-elle, vous ne vous nourrissez quasi point. Vous devriez avoir plus d’appétit, puisque vous venez de si loin.

_ Ne faites pas attention à moi, demoiselle, lui répondit à la fin François ; je suis trop content d’être ici pour avoir grande envie de boire et manger.

— Ah ça ! voyons, dit-il à Catherine quand la table fut rangée, montre-moi un peu le moulin et la maison, car tout ça m’a paru négligé, et il faut que je cause avec toi.

Et quand il l’eut menée dehors, il la questionna sur l’état des affaires, en homme qui s’y entend et qui veut tout savoir.

— Ah ! François, dit Catherine en commençant de pleurer, tout va pour le plus mal, et si personne ne vient en aide à ma pauvre maîtresse, je crois bien que cette méchante femme la mettra dehors et lui fera manger tout son bien en procès.

— Ne pleure pas, car ça me gêne pour entendre, dit François, et tâche de te bien expliquer. Quelle méchante femme veux-tu dire ? la Sévère ?

— Eh oui ! pardi ! Elle ne s’est pas contentée de faire ruiner notre défunt maître. Elle a maintenant prétention sur tout ce qu’il a laissé. Elle cherche cinquante procédures, elle dit que Cadet Blanchet lui a fait des billets, et que quand elle aura fait vendre tout ce qui nous reste, elle ne sera pas encore payée. Tous les jours elle nous envoie des huissiers, et les frais montent déjà gros. Notre maîtresse, pour la contenter, a déjà payé ce qu’elle a pu, et du tracas que tout ca lui donne, après la fatigue que la maladie de son homme lui a occasionnée, j’ai bien peur qu’elle ne meure. Avant peu nous serons sans pain ni feu, au train dont on nous mène. Le garçon de moulin nous a quittés, parce qu’on lui devait son gage depuis deux ans, et qu’on ne pouvait pas le payer. Le moulin ne va plus, et si ça dure, nous perdrons nos pratiques. On a saisi la chevaline et la récolte ; ça va être vendu aussi ; on va abattre tous les arbres. Ah ! François, c’est une désolation.

Et elle recommença de pleurer.

— Et toi, Catherine ? lui dit François, es-tu créancière aussi ? tes gages ont-ils été payés ?

— Créancière, moi ! dit Catherine en changeant sa voix dolente en une voix de bœuf ; jamais ! jamais ! Que mes gages soient payés ou non, ça ne regarde personne !

— À la belle heure, Catherine, c’est bien parlé ! lui dit François. Continue à bien soigner ta maîtresse, et n’aie souci du reste. J’ai gagné un peu d’argent chez mes maîtres, et j’apporte de quoi sauver les chevaux, la récolte et les arbres. Quant au moulin, je m’en vas lui dire deux mots, et s’il y a du désarroi, je n’ai pas besoin de charron pour le remettre en danse. Il faut que Jeannie, qui est preste comme un parpillon, coure tout de suite jusqu’à ce soir, et encore demain drès le matin, pour dire à toutes les pratiques que le moulin crie comme dix mille diables, et que le meunier attend la farine.

— Et un médecin pour notre maîtresse ?

— J’y ai pensé ; mais je veux la voir encore aujourd’hui jusqu’à la nuit pour me décider là-dessus. Les médecins, vois-tu, Catherine, voilà mon idée, sont à propos quand les malades ne peuvent pas s’en passer ; mais si la maladie n’est pas forte, on s’en sauve mieux avec l’aide du bon Dieu qu’avec leurs drogues. Sans compter que la figure du médecin, qui guérit les riches, tue souvent les pauvres. Ce qui réjouit et amuse la trop aiseté, angoisse ceux qui ne voient ces figures-là qu’au jour du danger, et ça leur tournoie sang. J’ai dans ma tête que madame Blanchet guérira bientôt en voyant du secours dans ses affaires.

Et avant que nous finissions ce propos, Catherine, dis-moi encore une chose ; c’est un mot de vérité que je te demande, et il ne faut pas te faire conscience de me le dire. Ça ne sortira pas de là, et si tu te souviens de moi, qui n’ai point changé, tu dois savoir qu’un secret est bien placé dans le cœur du champi.

— Oui, oui, je le sais, dit Catherine ; mais pourquoi est-ce que tu te traites de champi ? C’est un nom qu’on ne te donnera plus, car tu ne mérites pas de le porter, François.

— Ne fais pas attention. Je serai toujours ce que je suis, et n’ai point coutume de m’en tabouler l’esprit. Dis-moi donc ce que tu penses de ta jeune maîtresse, Mariette Blanchet ?

— Oh da ! elle est jolie fille ! Auriez-vous pris déjà idée de l’épouser, ? Elle a du de quoi, elle ; son frère n’a pu toucher à son bien, qui est bien de mineur, et à moins que vous n’ayez fait un héritage, maître François…

— Les champis ne font guère d’héritage, dit François, et quant à ce qui est d’épouser, j’ai le temps de penser au mariage comme la châtaigne dans la poêle. Ce que je veux savoir de toi, c’est si cette fille est meilleure que son défunt frère, et si Madeleine aura du contentement d’elle, ou des peines en la conservant dans sa maison.

— Ça, dit Catherine, le bon Dieu pourrait vous le dire, mais non pas moi. Jusqu’à l’heure, c’est sans malice et sans idée de grand’chose. Ça aime la toilette, les coiffes à dentelle et la danse. Ça n’est pas intéressé, et c’est si gâté et si bien traité par Madeleine, que ça n’a pas eu sujet de montrer si ça avait des dents. Ça n’a jamais souffert, nous ne saurions dire ce que ça deviendra.

— Était-elle très-portée pour son frère ?

— Pas beaucoup, sinon quand il la menait aux assemblées, et que notre maîtresse voulait lui observer qu’il ne convenait pas de conduire une fille de bien en compagnie de la Sévère. Alors la petite, qui n’avait que le plaisir en tête, faisait des caresses à son frère et la moue à Madeleine, qui était bien obligée de céder. Et de cette manière-là la Mariette n’est pas aussi ennemie de la Sévère que ça me plairait. Mais on ne peut pas dire qu’elle ne soit pas aimable et comme il faut avec sa belle-sœur.

— Ça suffit, Catherine, je ne t’en demande pas plus. Je te défends seulement de rien dire à cette jeunesse du discours que nous venons de faire ensemble.

Les choses que François avait annoncées à la Catherine, il les fit fort bien. Dès le soir, par la diligence de Jeannie, il arriva du blé à moudre, et dès le soir le moulin était en état ; la glace cassée et fondue d’autour de la roue, la machine graissée, les morceaux de bois réparés à neuf, là où il y avait de la cassure. Le brave François travailla jusqu’à deux heures du matin, et à quatre il était déjà debout. Il entra à petits pas dans la chambre de la Madeleine, et, trouvant là la bonne Catherine qui veillait, il s’enquit de la malade. Elle avait bien dormi, consolée par l’arrivée de son cher serviteur et par le bon secours qu’il lui apportait. Et comme Catherine refusait de quitter sa maîtresse avant que Mariette fût levée, François lui demanda à quelle heure se levait la beauté du Cormouer.

— Pas avant le jour, fit Catherine.

— Comme ça, il te reste plus de deux heures à l’attendre, et tu ne dormiras pas du tout ?

— Je dors un peu le jour sur ma chaise, ou dans la grange sur la paille, pendant que je fais manger mes vaches.

— Eh bien ! tu vas te coucher à présent, dit François, et j’attendrai ici la demoiselle pour lui montrer qu’il y en a qui se couchent plus tard qu’elle et qui sont levés plus matin. Je m’occuperai à examiner les papiers du défunt et ceux que les huissiers ont apportés depuis sa mort. Où sont-ils ?

— Là, dans le coffre à Madeleine, dit Catherine. Je vas vous allumer la lampe, François. Allons, bon courage, et tâchez de nous tirer d’embarras, puisque vous vous connaissez dans les écritures.

Et elle s’en fut coucher, obéissant au champi comme au maître de la maison, tant il est vrai de dire que celui qui a bonne tête et bon cœur commande partout et que c’est son droit.