Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 1, 1852.djvu/285

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FRANÇOIS LE CHAMPI.

Sur quoi la Sévère lui dit avec insolence que c’était bien long. Et Madeleine répondit tranquillement que c’était bien court. Et là-dessus Jean Aubard se retira, bête comme souche, et riant comme un nigaud ; car il ne doutait point que la Mariette ne fût folle de lui. Il avait payé pour le croire, et la Sévère lui en donnait pour son argent.

Et en s’en allant, celle-là dit à Mariette qu’elle avait fait faire une galette et des crêpes chez elle pour les accordailles, et que, quand même madame Blanchet retarderait les accords, il fallait manger le ragoût. Madeleine voulut dire qu’il ne convenait point à une jeune fille d’aller avec un garçon qui n’avait point encore reçu parole de sa parenté.

— En ce cas-là je n’irai point, dit la Mariette toute courroucée.

— Si fait, si fait, vous devez venir, fit la Sévère ; n’êtes-vous point maîtresse de vous ?

— Non, non, riposta la Mariette ; vous voyez bien que ma belle-sœur me commande de rester.

Et elle entra dans sa chambre en jetant la porte ; mais elle ne fit qu’y passer, et sortant par l’autre huisserie de la maison, elle s’en alla rejoindre la Sévère et le galant au bout du pré, en riant et en faisant insolence contre Madeleine.

La pauvre meunière ne put se retenir de pleurer en voyant le train des choses.

— François a raison, pensa-t-elle, cette fille ne m’aime point et son cœur est ingrat. Elle ne veut point entendre que j’agis pour son bien, que je souhaite son bonheur et que je veux l’empêcher de faire une chose dont elle aura regret. Elle a écouté les mauvais conseils, et je suis condamnée à voir cette malheureuse Sévère porter le chagrin et la malice dans ma famille. Je n’ai pas mérité toutes ces peines, et je dois me rendre à la volonté de Dieu. Il est heureux pour mon pauvre François qu’il y ait vu plus clair que moi. Il aurait bien souffert avec une pareille femme !

Elle le chercha pour lui dire ce qu’elle en pensait ; mais elle le trouva pleurant auprès de la fontaine, et s’imaginant qu’il avait regret de Mariette, elle lui dit tout ce qu’elle put pour le consoler. Mais tant plus elle s’y efforçait, tant plus elle lui faisait de la peine, parce qu’il voyait là dedans qu’elle ne voulait pas comprendre la vérité et que son cœur ne pourrait pas se tourner pour lui en la manière qu’il l’entendait.

Sur le soir, Jeannie étant couché et endormi dans la chambre, François resta un peu avec Madeleine, essayant de s’expliquer. Et il commença par lui dire que Mariette avait une jalousie contre elle, que la Sévère disait des propos et des menteries abominables.

Mais Madeleine n’y entendait malice aucune.

— Et quel propos peut-on faire sur moi ? dit-elle simplement ; quelle jalousie peut-on mettre dans la tête de cette pauvre petite folle de Mariette ? On t’a trompé, François, il y a autre chose : quelque raison d’intérêt que nous saurons plus tard. Tant qu’à la jalousie, cela ne se peut ; je ne suis plus d’âge à inquiéter une jeune et jolie fille. J’ai quasi trente ans, et pour une femme de campagne qui a eu beaucoup de peine et de fatigue, c’est un âge à être ta mère. Le diable seul oserait dire que je te regarde autrement que mon fils, et Mariette doit bien voir que je souhaitais vous marier ensemble. Non, non, ne crois pas qu’elle ait si mauvaise idée, ou ne me le dis pas, mon enfant. Ce serait trop de honte et de peine pour moi.

— Et cependant, dit François en s’efforçant pour en parler encore, et en baissant la tête sur le foyer pour empêcher Madeleine de voir sa confusion, M. Blanchet avait une mauvaise idée comme ça quand il a voulu que je quitte la maison !

— Tu sais donc cela, à présent, François ? dit Madeleine. Comment le sais-tu ? je ne te l’avais pas dit, et je ne te l’aurais jamais dit. Si Catherine t’en a parlé, elle a mal fait. Une pareille idée doit te choquer et te peiner autant que moi. Mais n’y pensons plus, et pardonnons cela à mon défunt mari. L’abomination en retourne à la Sévère. Mais à présent la Sévère ne peut plus être jalouse de moi. Je n’ai plus de mari, je suis vieille et laide autant qu’elle pouvait le souhaiter dans ce temps-là, et je n’en suis pas fâchée, car cela me donne le droit d’être respectée, de te traiter comme mon fils, et de te chercher une belle et jeune femme qui soit contente de vivre auprès de moi et qui m’aime comme sa mère. C’est toute mon envie, François, et nous la trouverons bien, sois tranquille. Tant pis pour Mariette si elle méconnaît le bonheur que je lui aurais donné. Allons, va coucher, et prends courage, mon enfant. Si je croyais être un empêchement à ton mariage, je te dirais de me quitter tout de suite. Mais sois assuré que je ne peux pas inquiéter le monde, et qu’on ne supposera jamais l’impossible.

François, écoutant Madeleine, pensait qu’elle avait raison tant il avait l’accoutumance de la croire. Il se leva pour lui dire bonsoir, et s’en alla ; mais en lui prenant la main, voilà que pour la première fois de sa vie il s’avisa de la regarder avec l’idée de savoir si elle était vieille et laide. Vrai est, qu’à force d’être sage et triste, elle se faisait une fausse idée là-dessus, et qu’elle était encore jolie femme autant qu’elle l’avait été.

Et voila que tout d’un coup François la vit toute jeune et la trouva belle comme la bonne dame, et que le cœur lui sauta comme s’il avait monté au faîte d’un clocher. Et il s’en alla coucher dans son moulin où il avait son lit bien propre dans un carré de planches emmi les saches de farine. Et quand il fut là tout seul, il se mit à trembler et à étouffer comme de fièvre. Et si, il n’était malade que d’amour, car il venait de se sentir brûlé pour la première fois par une grande bouffée de flamme, ayant toute sa vie chauffé doucement sous la cendre.

XXV.

Depuis ce moment-là le champi fut si triste, que c’était pitié de le voir. Il travaillait comme quatre, mais il n’avait plus ni joie ni repos, et Madeleine ne pouvait pas lui faire dire ce qu’il avait. Il avait beau jurer qu’il n’avait amitié ni regret pour Mariette, Madeleine ne le voulait croire, et ne trouvait nulle autre raison à sa peine. Elle s’affligeait de le voir souffrir et de n’avoir plus sa confiance, et c’était un grand étonnement pour elle que de trouver ce jeune homme si obstiné et si fier dans son dépit.

Comme elle n’était point tourmentante dans son naturel, elle prit son parti de ne plus lui en parler. Elle essaya encore un peu de faire revenir Mariette, mais elle en fut si mal reçue qu’elle en perdit courage, et se tint coi, bien angoissée de cœur, mais ne voulant en rien faire paraître, crainte d’augmenter le mal d’autrui.

François la servait et l’assistait toujours avec le même courage et la même honnêteté que devant. Comme au temps passé, il lui tenait compagnie le plus qu’il pouvait, mais il ne lui parlait plus de la même manière. Il était toujours dans une confusion auprès d’elle. Il devenait rouge comme feu et blanc comme neige dans la même minute, si bien qu’elle le croyait malade, et lui prenait le poignet pour voir s’il n’avait pas la fièvre ; mais il se retirait d’elle comme si elle lui avait fait mal en le touchant, et quelquefois il lui disait des paroles de reproche qu’elle ne comprenait pas.

Et tous les jours cette peine augmentait entre eux. Pendant ce temps-là le mariage de Mariette avec Jean Aubard allait grand train, et le jour en fut fixé pour celui qui finissait le deuil de mademoiselle Blanchet. Madeleine avait peur de ce jour-là ; elle pensait que François en deviendrait fou, et elle voulait l’envoyer passer un peu de temps à Aigurande, chez son ancien maître Jean Vertaud, pour se dissiper. Mais François ne voulait point que la Mariette pût croire ce que Madeleine s’obstinait à penser. Il ne montrait nul ennui devant elle. Il parlait de bonne amitié avec son prétendu, et quand il rencontrait la Sévère par les chemins, il plaisantait en paroles avec elle, pour lui montrer qu’il ne la craignait pas. Le jour du mariage, il voulut y assister ; et comme il était tout de bon content de voir cette petite fille quitter la maison