Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 1, 1852.djvu/284

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FRANÇOIS LE CHAMPI.

elle t’aime bien, elle deviendra raisonnable à ton commandement.

— Je voudrais bien savoir, dit François tout chagriné, de qui vous me parlez, ma chère mère, car pour moi je n’y entends rien.

— Oui, vraiment ? dit Madeleine, tu ne sais pas ? Est-ce que j’aurais rêvé cela, ou que tu voudrais m’en faire un secret ?

— Un secret à vous ? dit François en prenant la main de Madeleine ; et puis il laissa sa main pour prendre le coin de son tablier qu’il chiffonna comme s’il était un peu en colère, et qu’il approcha de sa bouche comme s’il voulait le baiser, et qu’il laissa enfin comme il avait fait de sa main, car il se sentit comme s’il allait pleurer, comme s’il allait se fâcher, comme s’il allait avoir un vertige, et tout cela coup sur coup.

— Allons, dit Madeleine étonnée, tu as du chagrin, mon enfant, preuve que tu es amoureux et que les choses ne vont point comme tu voudrais. Mais je t’assure que Mariette a un bon cœur, qu’elle a du chagrin aussi, et que si tu lui dis ouvertement ce que tu penses, elle te dira de son côté qu’elle ne pense qu’à toi.

François se leva en pied et sans rien dire, marcha un peu dans la cour ; et puis il revint et dit à Madeleine :

— Je m’étonne bien de ce que vous avez dans l’esprit, madame Blanchet ; tant qu’à moi, je n’y ai jamais pensé, et je sais fort bien que mademoiselle Mariette n’a ni goût ni estime pour moi.

— Allons ! allons ! dit Madeleine, voilà comme le dépit vous fait parler, enfant ! Est-ce que je n’ai pas vu que tu avais des discours avec elle, que tu lui disais des mots que je n’entendais point, mais qu’elle paraissait bien entendre, puisqu’elle en rougissait comme une braise au four ? Est-ce que je ne vois point qu’elle quitte le pâturage tous les jours et laisse son troupeau à la garde du tiers et du quart ? Nos blés en souffrent un peu, si ses moutons y gagnent ; mais enfin je ne veux point la contrarier, ni lui parler de moutons quand elle a la tête tout en combustion pour l’amour et le mariage. La pauvre enfant est dans l’âge où l’on garde mal ses ouailles, et son cœur encore plus mal. Mais c’est un grand bonheur pour elle, François, qu’au lieu de se coiffer de quelqu’un de ces mauvais sujets dont j’avais crainte qu’elle ne fit la connaissance chez Sévère, elle ait eu le bon jugement de s’attacher à toi. C’est un grand bonheur pour moi aussi de songer que, marié à ma belle-sœur, que je considère presque comme si elle était ma fille, tu vivras et demeureras près de moi, que tu seras dans ma famille, et que je pourrai, en vous logeant, en travaillant avec vous et en élevant vos enfants, m’acquitter envers toi de tout le bien que tu m’as fait. Par ainsi, ne démolis pas le bonheur que je bâtis là-dessus dans ma tête, par des idées d’enfant. Vois clair et guéris-toi de toute jalousie. Si Mariette aime à se faire belle, c’est qu’elle veut te plaire. Si elle est un peu fainéante depuis un tour de temps, c’est qu’elle pense trop à toi ; et si quelquefois elle me parle avec un peu de vivacité, c’est qu’elle a de l’humeur de vos picoteries et ne sait à qui s’en prendre. Mais la preuve qu’elle est bonne et qu’elle veut être sage, c’est qu’elle a connu ta sagesse et ta bonté, et qu’elle veut t’avoir pour mari.

— Vous êtes bonne, ma chère mère, dit François tout attristé. Oui, c’est vous qui êtes bonne, car vous croyez à la bonté des autres et vous êtes trompée. Mais je vous dis, moi, que si Mariette est bonne aussi, ce que je ne veux pas renier, crainte de lui faire tort auprès de vous, c’est d’une manière qui ne retire pas de la vôtre, et qui, par cette raison, ne me plaît miette. Ne me parlez donc plus d’elle. Je vous jure bien ma foi et ma foi, mon sang et ma vie, que je n’en suis pas plus amoureux que de la vieille Catherine, et que si elle pensait à moi, ce serait un malheur pour elle, car je n’y correspondrais point du tout. Ne tentez donc pas à lui faire dire qu’elle m’aime ; votre sagesse serait en faute, et vous m’en feriez une ennemie. Tout au contraire, écoutez ce qu’elle vous dira ce soir, et laissez-la épouser Jean Aubard, pour qui elle s’est décidée. Qu’elle se marie au plus tôt, car elle n’est pas bien dans votre maison. Elle s’y déplaît et ne vous y donnera point de joie.

— Jean Aubard ! dit Madeleine ; il ne lui convient pas ; il est sot, et elle a trop d’esprit pour se soumettre à un homme qui n’en a point.

— Il est riche et elle ne se soumettra point à lui. Elle le fera marcher, et c’est l’homme qui lui convient. Voulez-vous avoir confiance en votre ami, ma chère mère ? Vous savez que je ne vous ai point mal conseillée, jusqu’à cette heure. Laissez partir cette jeunesse, qui ne vous aime point comme elle devrait, et qui ne vous connaît pas pour ce que vous valez.

— C’est le chagrin qui te fait parler, François, dit Madeleine en lui mettant la main sur la tête et en la secouant un peu pour en faire saillir la vérité. Mais François, tout fâché de ce qu’elle ne le voulait croire, se retira et lui dit, avec une voix mécontente, et c’était la première fois de sa vie qu’il prenait dispute avec elle : — Madame Blanchet, vous n’êtes pas juste pour moi. Je vous dis que cette fille ne vous aime point. Vous m’obligez à vous le dire, contre mon gré ; car je ne suis pas venu ici pour y apporter la brouille et la défiance. Mais enfin si je le dis, c’est que j’en suis certain ; et vous pensez après cela que je l’aime ? Allons, c’est vous qui ne m’aimez plus, puisque vous ne voulez pas me croire.

Et, tout affolé de chagrin, François s’en alla pleurer tout seul auprès de la fontaine.

XXIV.

Madeleine était encore plus confondue que François, et elle aurait voulu aller le questionner encore et le consoler ; mais elle en fut empêchée par Mariette, qui s’en vint, d’un air étrange, lui parler de Jean Aubard et lui annoncer sa demande. Madeleine ne pouvant s’ôter de l’idée que tout cela était le produit d’une dispute d’amoureux, s’essaya à lui parler de François ; à quoi Mariette répondit, d’un ton qui lui fit bien de la peine, et qu’elle ne put comprendre :

— Que celles qui aiment les champis les gardent pour leur amusement ; tant qu’à moi, je suis une honnête fille, et ce n’est pas parce que mon pauvre frère est mort que je laisserai offenser mon honneur. Je ne dépends que de moi, Madeleine, et si la loi me force à vous demander conseil, elle ne me force pas de vous écouter quand vous me conseillez mal. Je vous prie donc de ne pas me contrarier maintenant, car je pourrais vous contrarier plus tard.

— Je ne sais point ce que vous avez, ma pauvre enfant, lui dit Madeleine en grande douceur et tristesse ; vous me parlez comme si vous n’aviez pour moi estime ni amitié. Je pense que vous avez une contrariété qui vous embrouille l’esprit à cette heure ; je vous prie donc de prendre trois ou quatre jours pour vous dérider. Je dirai à Jean Aubard de revenir, et si vous pensez de même après avoir pris un peu de réflexion et de tranquillité, comme il est honnête homme et assez riche, je vous laisserai libre de l’épouser. Mais vous voilà dans un coup de feu qui vous empêche de vous connaître et qui ferme votre jugement à l’amitié que je vous porte. J’en ai du chagrin, mais comme je vois que vous en avez aussi, je vous le pardonne.

La Mariette hocha de la tête pour faire croire qu’elle méprisait ce pardon-là, et elle s’en fut mettre son tablier de soie pour recevoir Jean Aubard, qui arriva une heure après avec la grosse Sévère tout endimanchée.

Madeleine, pour le coup, commença de penser qu’en vérité Mariette était mal portée pour elle, d’amener dans sa maison, pour une affaire de famille, une femme qui était son ennemie et qu’elle ne pouvait voir sans rougir. Elle fut cependant honnête à son encontre et lui servit à rafraîchir sans marquer ni dépit ni rancune. Elle aurait craint de pousser Mariette hors de son bon sens en la contrariant. Elle dit qu’elle ne faisait point d’opposition aux volontés de sa belle-sœur, mais qu’elle demandait trois jours pour donner réponse.