Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 1, 1852.djvu/305

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LES MAÎTRES MOSAÏSTES.

de l’amour, ennuyé du travail, ennuyé de la vie, marchait à grands pas sur la rive solitaire. Un vent d’orage s’était élevé, le flot battait les quais de marbre, et des voix mystérieuses semblaient murmurer des paroles de haine et de malédiction sous les noires arcades des vieux palais.

Il se trouva tout à coup en face d’un homme dont le pas lourd et retentissant n’avait pu le distraire de sa rêverie. À la lueur d’un fanal attaché à un pieu d’amarrage, le Bozza et l’autre promeneur nocturne se reconnurent, et, s’arrêtant en face l’un de l’autre, se toisèrent de la tête aux pieds. Barlolomeo, pensant que cet homme pouvait bien avoir quelque mauvais dessein, mit la main sur son stylet ; mais, contre son attente, Vincent Bianchini (car c’était lui) porta la sienne à son bonnet et l’accosta avec courtoisie.

Vincent était, comme son frère Dominique, un rude compagnon et un méchant homme. Moins brutal en apparence, et capable, malgré son peu d’éducation, d’affecter d’assez bonnes manières, profondément rusé, rompu au mensonge par suite de ses luttes contre les accusations infamantes qu’il avait soutenues devant le conseil des Dix, il était certainement le plus dangereux des trois Bianchini.

« Messer Bartolomeo, dit-il, je viens d’un endroit où je croyais vous rencontrer, et où je suis fort aise que vous n’ayez pas eu, comme moi, la curiosité de vous glisser furtivement.

— Je ne sais pas ce que vous voulez dire, messer Vincenzo », répondit le Bozza en s’inclinant et en essayant de passer outre.

Vincent mesura son pas sur celui de Bozza, sans paraître s’apercevoir du désir qu’il avait de l’éviter.

« Vous savez sans doute, dit il, que les principaux membres de la nouvelle Compagnie viennent de s’assembler pour délibérer sur les statuts et sur les admissions.

— C’est possible, répondit Bartolomeo ; cela m’importe assez peu, messer Bianchini : je ne suis pas un homme de plaisir.

— Mais vous êtes un homme d’honneur, et c’est pour cela que je me réjouis de ne vous avoir point vu au nombre des auditeurs de cette belle délibération.

— Que voulez-vous dire ? s’écria le Bozza en s’arrêtant.

— Je veux dire, brave Bartolomeo, reprit Vincent, que si vous eussiez été là, les choses se seraient passées autrement, et qu’il y aurait eu peut-être un peu de bruit. Il vaut mieux, au reste, que tout se soit arrangé ; car une affaire si puérile ne mérite pas…

— Allons, parlez, Messer, je vous prie, dit Bozza avec impatience ; s’est-il passé là quelque chose qui intéresse mon honneur ?

— Eh ! eh ! non pas personnellement, peut-être ; mais c’est un affront collectif que vous avez reçu. Voici ce qui est arrivé : vous savez que la nouvelle Compagnie doit se former, à l’instar des autres joyeuses associations, de membres choisis dans diverses corporations, émules les unes des autres pour la richesse et le talent. Ainsi, dans celle-ci, on s’était promis de recevoir tous ceux de la corporation des verrotiers qui seraient assez riches et assez amis du plaisir pour vouloir être admis. Celle des architectes et celle des vitriers, celle des fondeurs et celle des travailleurs en mosaïque, enfin tous les états qui concourent aux travaux de la basilique devaient fournir leurs candidats. Cela posé, il ne s’agissait plus que d’enregistrer les noms de ces candidats, et les fondateurs, ayant à leur tête messer Valerio Zuccato, votre maître, se sont réunis tantôt à cet effet. Mais croiriez-vous que cet artiste, si renommé pour son agréable humeur et sa popularité, s’est montré plein de hauteur et de dédain pour la plupart des admissions proposées ? Oui vraiment, il s’est mis à trancher du gentilhomme et du sénateur ; il a déclaré que quiconque ne serait pas reçu maître dans une profession quelconque n’était pas digne de se réjouir en sa compagnie. On lui a fait beaucoup d’objections, et plusieurs se sont hasardés à dire que certains apprentis avaient plus d’économie et de talent, par conséquent plus d’argent et de mérite que leurs maîtres ; c’est ce qu’il n’a jamais voulu entendre, et il s’est exprimé en termes si vains et si durs, qu’il a blessé tout le monde. En ce moment je me trouvais près de lui sans qu’il me vît, et quelqu’un lui dit : « Si vous l’emportiez, n’auriez-vous pas regret au Bozza, ce brave compagnon qui travaille si bien, qui a une si bonne conduite et tant d’attachement pour vous et votre frère ? — Si mon apprenti, a répondu messer Valerio, est admis dans la Compagnie, je me retire. » Malgré cela, l’avis de la majorité l’a emporté, et les compagnons seront admis, pourvu toutefois qu’ils soient jugés par l’assemblée dignes d’être portés prochainement à la maîtrise dans leurs professions respectives. »

Le Bozza ne répondit rien à ce discours ; mais Vincent Bianchini, qui l’observait de près, vit, à la sécheresse de son pas sur le pavé et au mouvement de contraction de son bras sous le manteau, qu’il éprouvait un violent dépit.

Cependant Barlolomeo se contenait, car il n’ajoutait pas une foi absolue aux paroles de Bianchini. Celui-ci, voyant qu’il ne fallait pas laisser refroidir la blessure, ajouta d’un ton dégagé : « C’est bien dommage, après tout, qu’un garçon si bien tourné et si aimable se soit laissé gonfler par la vanité ! Le commerce des patriciens devait amener ce malheureux travers. Il est fâcheux pour un artiste de voir des gens au-dessus de sa classe.

— Il n’est point de classe au-dessus de l’artiste, répondit avec humeur le jeune apprenti : si Valerio estime quelque chose plus que son art, il n’est pas digne du titre qu’il porte.

— Cette sotte vanité, reprit tranquillement Bianchini, est une maladie de famille. Sébastien Zuccato méprise ses enfants, parce qu’il est peintre et qu’ils sont mosaïstes. François, le fils aîné, qui est premier maître dans son art, méprise son frère parce que celui-ci n’est que maître en second, et ce dernier méprise son apprenti…

— Ne dites pas qu’il me méprise, Messer, dit Bozza d’une voix sourde. Il n’oserait ! Ne dites pas que je suis un homme méprisé ; car, par le sang du Christ ! je vous apprendrai le contraire.

— Si vous étiez méprisé par un sot, répondit Bianchini avec le calme de l’hypocrisie, ce mépris tournerait à votre gloire. Il est des gens dont l’estime est une injure.

— Valerio n’en est pas là avec moi, reprit Bozza, essayant de lutter contre les vipères qui lui rongeaient le cœur.

— J’espère que non, dit Vincent ; pourtant je ne conçois pas ce qu’il a pu dire de vous à la personne qui avait prononcé votre nom ; car il lui a parlé à l’oreille, et j’ai vu seulement de qui il était question, à la manière dont il a enfoncé sa barrette jusque sur ses yeux et relevé le collet de son manteau jusqu’aux oreilles pour vous contrefaire et vous ridiculiser. En faisant cela, il fronçait le sourcil et imitait votre geste, ce qui faisait rire aux éclats le confident de ces sottes plaisanteries.

— Et qui était celui qui se permettait de rire ? s’écria le Bozza en enfonçant malgré lui son bonnet sur ses yeux, serrant le poing et le ramenant sur la poitrine, geste que, selon Bianchini, Valerio avait tourné en dérision.

— Ma foi, je ne saurais vous le dire, répondit Vincent ; je ne pouvais voir sa figure, parce que, selon sa coutume, Valerio rassemblait autour de lui un auditoire nombreux, avide de ses saillies. Quand j’ai réussi à fendre la presse, Valerio avait changé d’interlocuteur et parlait d’autre chose ; mais on riait encore à la place qu’il venait de quitter.

— C’est bien, messer Vincent, répliqua le jeune homme désespéré Je vous remercie de m’avoir dit cela ; peut être trouverai-je l’occasion de vous en récompenser. »

En parlant ainsi, le Bozza doubla le pas, et le Bianchini suivit des yeux, pendant quelque temps, sa plume