Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 1, 1852.djvu/73

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ANDRÉ

je reviendrai dans une heure, et j’espère quelle sera plus gentille avec moi. Au revoir, Geneviève la princesse, tu es une méchante ; tu méconnais tes amis. »

Elle sortit en faisant des signes d’intelligence à André. Geneviève fut choquée de son départ autant que de ses discours ; mais elle pensa qu’il y aurait de l’affectation à la retenir, puisque tous les jours elle recevait André tête à tête.

Quand ils furent seuls ensemble, André se sentit fort embarrassé. L’air étonné de Geneviève n’encourageait guère la déclaration qu’il avait à lui faire ; enfin, il rassembla tout son courage, et lui offrit son coeur, son nom et sa petite fortune en réparation du tort immense qu’il lui avait fait par ses assiduités.

Geneviève fut moins étonnée qu’elle ne l’eût été la veille, d’une semblable ouverture : le caquet d’Henriette l’avait préparée à tout. Elle n’entendit pas sans plaisir les offres du jeune marquis. Elle avait conçu pour lui une affection véritable, une haute estime ; et quoiqu’elle n’eut jamais désiré lui inspirer un sentiment plus vif, elle était flattée d’une résolution qui annonçait un attachement sérieux. Mais elle pensa bientôt qu’André cédait à un excès de délicatesse dont il pourrait avoir à se repentir. Elle lui répondit donc, avec calme et sincérité, qu’elle ne se croyait pas assez peu de chose pour que son honneur fût à la disposition des sots et des bavards, que leurs propos ne l’atteignaient point, et qu’il n’avait pas plus à réparer sa conduite qu’elle à rougir de la sienne.

« Je le sais, lui répondit-il, mais souvenez-vous de ce que vous m’avez dit un jour. Vous êtes sans famille, sans protection ; les méchants peuvent vous nuire et rendre votre position insoutenable. Vous aviez raison, mademoiselle ; vous voyez qu’on vous menace ; j’aurai beau me multiplier pour vous défendre, l’insulte n’en arrivera pas moins jusqu’à vous. Il suffit d’un mot pour que mon bras vous soit une égide et réduise vos ennemis au silence. Ce mot fera en même temps le bonheur de ma vie ; si ce n’est par amitié pour moi, dites-le au moins par intérêt pour vous-même.

— Non, monsieur André, répondit doucement Geneviève en lui laissant prendre sa main, ce mot ne ferait pas le bonheur de votre vie ; au contraire, il vous rendrait peut-être éternellement malheureux. Je suis pauvre, sans naissance ; malgré vos soins, j’ai encore bien peu d’éducation : je vous serais trop inférieure, et comme je suis orgueilleuse, je vous ferais peut-être souffrir beaucoup. D’ailleurs votre famille ferait sans doute des difficultés pour me recevoir, et je ne pourrais me résoudre à supporter ses dédains.

— Ô froide et cruelle Geneviève ! s’écria André, vous ne pourriez rien supporter pour moi, quand moi je traverserais l’univers pour contenter un de vos caprices, pour vous donner une fleur ou un oiseau. Ah ! vous ne m’aimez pas !

— Pourquoi me dites-vous cela ? répondit Geneviève, avez-vous bien besoin de mon amitié ?

— Cœur de glace ! s’écria André ; vous m’avez parlé avec tant de confiance et de bonté, nous avons passé ensemble de si douces heures d’étude et d’épanchement, et vous n’aviez pas même de l’amitié pour moi !

— Vous savez bien le contraire, André, lui répondit Geneviève d’un ton ferme et franc en lui tendant sa main qu’il couvrit de baisers ; mais ne pouvez-vous croire à mon amitié sans m’épouser ? Si l’un de nous doit quelque chose à l’autre, c’est moi qui vous dois une vive reconnaissance pour vos leçons.

— Eh bien ! s’écria André, acquittez-vous avec moi et soyez généreuse ! acquittez-vous au centuple, soyez ma femme…

— C’est un prix bien sérieux, répondit-elle en souriant, pour des leçons de botanique et de géographie ? Je ne savais pas qu’en apprenant ces belles choses-là je m’engageais au mariage…

— Nous nous y engagions l’un et l’autre aux yeux du monde dit André ; nous ne l’avions pas prévu ; mais puisqu’on nous le rappelle, cédons, vous par raison, moi par amour. »

Il prononça ce dernier mot si bas que Geneviève l’entendit à peine.

« Je crains, lui dit-elle, que vous ne preniez un mouvement de loyauté romanesque pour un sentiment plus fort. Si nous étions du même rang, vous et moi, si notre mariage était une chose facile et avantageuse à tous deux, je vous dirais que je vous aime assez pour y consentir sans peine. Mais ce mariage sera traversé par mille obstacles : il causera du scandale ou au moins de l’étonnement ; votre père s’y opposera peut-être, et je ne vois pas quelle raison assez forte nous avons l’un et l’autre pour braver tout cela. Une grande passion nous en donnerait la force et la volonté ; mais il n’y a rien de tout cela entre nous, nous n’avons pas d’amour l’un pour l’autre.

— Juste ciel ! que dit-elle donc ? s’écria André au désespoir. Elle ne m’aime pas, et elle ne sait pas seulement que je l’aime !

— Pourquoi pleurez-vous ? lui dit Geneviève avec amitié. Je vous afflige donc beaucoup ? ce n’est pas mon intention.

— Et ce n’est pas votre faute non plus. Geneviève, je suis malheureux de n’avoir pas senti plus tôt que vous ne m’aimiez pas ; je croyais que vous compreniez mon amour et que vous aviez quelque pitié, puisque vous ne me repoussiez pas.

— Est-ce un reproche, André ? Hélas ! je ne le mérite pas. Il aurait fallu être vaine pour croire à votre amour : vous ne m’en avez jamais parlé.

— Est-ce possible ? Je ne vous ai jamais dit, jamais fait comprendre que je ne vivais que pour vous, que je n’avais que vous au monde ?

— Ce que vous dites est singulier, dit Geneviève après un instant d’émotion et de silence. Pourquoi m’aimez-vous tant ? comment ai-je pu le mériter ? qu’ai-je fait pour vous ?

— Vous m’avez fait vivre, répondit André ; ne m’en demandez pas davantage. Mon cœur sait pourquoi il vous aime, mais ma bouche ne saurait pas vous l’expliquer ; et puis vous ne me comprendriez pas. Si vous m’aimiez, vous ne demanderiez pas pourquoi je vous aime ; vous le sauriez comme moi, sans pouvoir le dire. »

Geneviève garda encore un instant le silence ; ensuite elle lui dit :

« Il faut que je sois franche. Je vous l’avoue : dans les premiers jours vous étiez si ému en entrant ici, et vous paraissiez si affligé quand je vous priais de cesser vos visites, que je me suis presque imaginé une ou deux fois que vous étiez amoureux ; cela me faisait une espèce de chagrin et de peur. Les amours que je connais m’ont toujours paru si malheureux et si coupables que je craignais d’inspirer une passion trop frivole ou trop sérieuse. J’ai voulu vous fuir et me défendre de vos leçons ; mais l’envie d’apprendre a été plus forte que moi, et…

— Quel aveu cruel vous me faites, Geneviève ! C’est à votre amour pour l’étude que je dois le bonheur de vous avoir vue pendant ces deux mois !… Et moi, je n’y étais donc pour rien ?

— Laissez-moi achever, lui dit Geneviève en rougissant ; comment voulez-vous que je réponde à cela ? je vous connaissais si peu… à présent c’est différent. Je regretterais le maître autant que la leçon…

— Autant ? pas davantage ? Ah ! vous n’aimez que la science, Geneviève ; vous avez une intelligence avide, un cœur bien calme…

— Mais non pas froid, lui dit-elle ; je ne mérite pas ce reproche-là. Que vous disais-je donc ?

— Que vous aviez presque deviné mon amour dans les commencements ; et qu’ensuite…

— Ensuite je vous revis tout changé : vous aviez l’air grave, vous causiez tranquillement ; et si vous vous attendrissiez, c’était en m’expliquant la grandeur de Dieu et la beauté de la terre. Alors je me rassurai ; j’attribuai vos anciennes manières à la timidité ou à quelques idées de roman qui s’étaient effacées à mesure que vous m’aviez mieux connue.

— Et vous vous êtes trompée, dit André : plus je vous