Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 1, 1852.djvu/72

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
66
ANDRÉ

— Que vous êtes fou ! Est-ce possible, quand elle est malade de chagrin ? Ah ! cette nouvelle-là va lui rendre la vie !

— Je crois rêver, dit André en baisant les mains d’Henriette ; oh je ne pouvais pas me le persuader ; j’aurais trop craint de me tromper. Et pourtant elle m’écoutait avec tant de bonté ! elle prenait ses leçons avec tant d’ardeur ! Ô Geneviève ! que ton silence et le calme de tes grands yeux m’ont donné de craintes et d’espérances ! Fou et malheureux que j’étais ! je n’osais pas me jeter à ses pieds et lui demander son cœur : le croiriez-vous, Henriette ? depuis un an je meurs d’amour pour elle, et je ne savais pas encore si j’étais aimé ! C’est vous qui me l’apprenez, bonne Henriette ! Ah ! dites-le-moi, dites-le-moi encore !

— Belle question ! dit Henriette en riant ; après qu’une fille a sacrifié sa réputation à monsieur, il demande si on l’aime ! Vous êtes trop modeste, ma foi ! et à la place de Geneviève… car vous êtes tout à fait gentil avec votre air tendre… Mais chut !… la voilà qui s’éveille… Attendez-moi là.

— Eh ! pourquoi n’irais-je pas avec vous ? je suis un peu médecin, moi ; je saurai ce qu’elle a ; car je suis horriblement inquiet…

— Ma foi ! écoutez, dit Henriette, j’ai envie de vous laisser ensemble ; elle n’a pas d’autre mal que le chagrin ; quand vous lui aurez dit que vous voulez l’épouser, elle sera guérie. Je crois que cette parole-là vaudra mieux que toutes mes tisanes… Allez, allez, dépêchez-vous de la rassurer… Je m’en vais… je reviendrai savoir le résultat de la conversation.

— Oh ! pour Dieu, ne me laissez pas ainsi, dit André effrayé ; je n’oserai jamais me présenter devant elle maintenant et lui dire ce qui m’amène, si vous ne l’avertissez pas un peu.

— Comme vous êtes timide ! dit Henriette étonnée : vraiment voilà des amoureux bien avancés, et c’est bien la peine de dire tant de mal de vous deux ! Les pauvres enfants ! Allons, je vais toujours voir comment va la malade. »

Henriette entra dans la chambre de son amie ; André resta seul dans l’obcurité, le cœur bondissant de trouble et de joie.

XI.

La maladie de Geneviève n’était pas sérieuse ; une irritation momentanée lui avait causé un assez violent accès de fièvre, mais déjà son sang était calmé, sa tête libre, et il ne lui restait de cette crise qu’une grande fatigue et un peu de faiblesse dans la mémoire.

Elle s’étonna de voir Henriette la soulever dans ses bras, l’accabler de questions et lui présenter son infaillible tisane. Sa surprise augmenta lorsque Henriette, toujours disposée à l’amplification, lui parla de sa maladie, du danger qu’elle avait couru. « Eh ! mon Dieu, dit la jeune fille, depuis quand donc suis-je ainsi ?

— Depuis trois heures au moins, répondit Henriette.

— Ah ! oui ! reprit Geneviève en souriant ; mais rassure-toi, je ne suis pas encore perdue ; j’ai la tête un peu lourde, l’estomac un peu faible, et voilà tout. Je crois que si je pouvais avoir un bouillon, je serais tout à fait sauvée.

— J’ai un bouillon tout prêt sur le feu ; le voici, dit Henriette en s’empressant autour du lit de Geneviève avec la satisfaction d’une personne contente d’elle-même. Mais j’ai quelque chose de mieux que cela ; c’est une grande nouvelle à t’annoncer.

— Ah ! merci, ma chère enfant, donne-moi ce bouillon, mais garde ta grande nouvelle, j’en ai assez pour aujourd’hui : tout ce qui peut se passer dans cette jolie ville m’est indifférent ; je ne veux que tes soins et ton amitié. Pas de nouvelle, je t’en prie.

— Tu es ingrate, Geneviève ; si tu savais de quoi il s’agit… Mais je ne veux pas te désobéir, puisque tu me défends de parler. Je suppose aussi que tu aimeras mieux entendre cela de sa bouche que de la mienne.

— De sa bouche ? dit Geneviève en levant vers elle sa jolie tête pâle coiffée d’un bonnet de mousseline blanche ; de qui parles-tu ? est-tu folle ce soir ? C’est toi qui as la fièvre, ma chère fille.

— Oh ! tu fais semblant de ne pas me comprendre, répondit Henriette ; cependant, quand je parle de lui, tu sais bien que ce n’est pas d’un autre. Allons, apprends la vérité : il attend que tu veuilles le recevoir ; il est là.

— Comment, il est là ! Qui est là, chez moi, à cette heure-ci ?

M. André de Morand ; est-ce que tu as oublié son nom pendant ta maladie ?

— Henriette, Henriette ! dit tristement Geneviève, je ne vous comprends pas ; vous êtes en même temps bonne et méchante : pourquoi cherchez-vous à me tourmenter ? Vous me trompez ; M. de Morand ne vient jamais chez moi le soir, il n’est pas ici.

— Il est ici, dans la chambre à côté. Je te le jure sur l’honneur, Geneviève.

— En ce cas, dis-lui, je t’en prie, que je suis malade et que j’aurai le plaisir de le voir un autre jour.

— Oh ! cela est impossible ; il a quelque chose de trop important à te dire ; il faut qu’il te parle tout de suite, et tu en seras bien aise. Je vais le faire entrer.

— Non, Henriette. Je ne le veux pas. Ne voyez-vous pas que je suis couchée, et trouvez-vous qu’il soit convenable à une fille de recevoir ainsi la visite d’un homme ? Il est impossible que M. de Morand ait quelque chose de si pressé à me dire.

— Cela est certain pourtant. Si tu le renvoies, il en sera désespéré, et toi-même tu t’en repentiras.

— Cette journée est un rêve, dit Geneviève d’un ton mélancolique, et je dois me résigner à tomber de surprise en surprise. Reste près de moi, Henriette ; je vais m’habiller et recevoir M. de Morand.

— Tu es trop faible pour te lever, ma chère : quand on est malade, on peut bien causer en bonnet de nuit avec son futur mari ; vas-tu faire la prude ?

— Je consens à passer pour une prude, dit Geneviève avec fermeté ; mais je veux me lever. »

En peu d’instants elle fut habillée et passa dans son atelier. Henriette la fit asseoir sur le seul fauteuil qui décorât ce modeste appartement, l’enveloppa de son propre manteau, lui mit un tabouret sous les pieds, l’embrassa et appela André.

Geneviève ne comprenait rien à ses manières étranges et à ses affectations de solennité. Elle fut encore plus surprise lorsque André entra d’un air timide et irrésolu, la regarda tendrement sans rien dire, et, poussé par Henriette, finit par tomber à genoux devant elle.

« Qu’est-ce donc ? dit Geneviève embarrassée ; de quoi me demandez-vous pardon, monsieur le marquis ? Vous n’avez aucun tort envers moi.

— Je suis le plus coupable des hommes, répondit André en tâchant de prendre sa main qu’elle retira doucement, et le plus malheureux, ajouta-t-il, si vous me refusez la permission de réparer mes crimes.

— Quels crimes avez-vous commis ? dit Geneviève avec une douceur un peu froide. Henriette, je crains bien que vous n’ayez fait ici quelque folie et importuné M. de Morand des ridicules histoires de ce matin ; s’il en est ainsi…

— N’accusez pas Henriette, interrompit André : c’est notre meilleure amie ; elle m’a averti de ce que j’aurais dû prévoir et empêcher ; elle m’a appris les calomnies dont vous étiez l’objet, grâce à mon imprudence ; elle m’a dit le chagrin auquel vous étiez livrée.

— Elle a menti, dit Geneviève avec un rire forcé ; je n’ai aucun chagrin, monsieur André, et je ne pense pas que dans tout ceci il y ait le moindre sujet d’affliction pour vous et pour moi.

— Ne l’écoutez pas, dit Henriette ; voilà comme elle est, orgueilleuse au point de mourir de chagrin plutôt que d’en convenir ! Au reste, je vois que c’est ma présence qui la rend si froide avec vous ; je m’en vais faire un tour,