Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/141

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TEVERINO.

faire souper de la rosée du soir et coucher à la belle étoile, au moins !

— Laissez donc faire le marquis, dit Léonce, et si vous parlez d’étoile, fiez-vous à la sienne ! Sais-tu conduire ? demanda-t-il à Teverino.

— Peut-être ! répondit celui-ci, quoique je n’aie jamais essayé.

— Grand merci ! s’écria le bourru. Vous allez nous verser, nous rompre les os ! Il n’y a pas à plaisanter avec les précipices et les chemins étroits. Monsieur ! Monsieur ! laissez les rênes à ce jeune garçon, qui s’en sert fort bien.

— Ne fais pas de folies, dit tout bas Léonce à Teverino ; si tu n’as pas été cocher, ne t’en mêle pas.

— Tout s’improvise, répondit le marquis, et je me sens si inspiré que je conduirais les chevaux du Soleil.

Là-dessus il fouetta les chevaux de Léonce qui partirent au grand galop.

— Pas par ici, pas par ici ! cria le curé, jurant malgré lui. Où diable allez-vous ? Sainte-Apollinaire est sur la gauche.

— Vous vous trompez, l’abbé, répondit le phaéton ; je connais mieux les montagnes que vous.

Et se penchant vers Léonce, assis immédiatement derrière lui : — Où faut-il aller ? lui demanda-t-il à l’oreille.

— Partout, nulle part, au diable, si bon te semble ! répondit Léonce du même ton.

— En ce cas, à tous les diables ! reprit Teverino, et, fouettant de nouveau, il laissa maugréer le curé que la peur rendit bientôt pâle et muet.

Une telle épouvante n’était pas trop mal fondée. Teverino était plus adroit qu’expérimenté. Naturellement téméraire, et doué d’une présence d’esprit, d’une agilité et d’une force de corps supérieures à celles de la plupart des hommes, il méprisait le danger, et ne connaissait pas d’obstacles moraux ou matériels qu’il ne put tourner ou franchir. Dans cette persuasion, ravi de l’énergie et de la finesse des chevaux de Léonce, il les lança au bord des abîmes, dédaignant de les ralentir quand le chemin devenait d’une étroitesse effrayante, effleurant les troncs d’arbres, les blocs de rochers, gravissant des pentes abruptes, les descendant à fond de train, et enlevant une roue brûlante sur l’extrême limite du ravin à pic au fond duquel grondait le torrent. D’abord, Sabina eut peur aussi, sérieusement peur ; et trouvant la plaisanterie de fort mauvais goût, elle commença à craindre que ce marquis italien ne fût comme les gens mal élevés, qui se font un sot plaisir des souffrances d’une femme timide. Pourtant, elle ne laissa paraître ni son angoisse ni son mécontentement ; elle savait que la seule vengeance permise au faible, en pareil cas, c’est de ne point réjouir l’audace brutale par le spectacle de ses tourments. Sabina était assez fière pour affronter la mort plutôt que de sourciller. Elle s’efforça donc de rire et de railler le curé, bien qu’au fond de l’âme elle fût encore moins rassurée que lui.

Mais bientôt la peur fit place en elle à une sorte de courage exalté ; car elle vit que Léonce était quelque peu jaloux de l’incroyable adresse du marquis, et comme, après tout, le danger était vaincu à chaque instant, elle y trouva une nouvelle occasion d’admirer Teverino, qui se retournait souvent vers elle, comme pour puiser de nouvelles forces dans son approbation.

— Il va comme un fou ! disait Léonce en mesurant l’abîme, et nous allons bien, pourvu que nous allions longtemps ainsi. N’avez-vous point peur, Milady, et voulez-vous que j’essaie de le calmer ?

— De quoi voulez-vous que j’aie peur ? répondait-elle en regardant l’abîme à son tour, avec une superbe indifférence, votre ami n’est-il pas magicien ? Nous sommes portés par le miracle, et nous pourrions le suivre sur les eaux, si nous avions tous la foi que j’ai en lui.

— C’est du fanatisme, Madame, que vous avez pour le marquis !

— Vous n’en avez pas moins, puisque vous lui avez confié vos destinées et les nôtres !

— Je vous avoue qu’il va en toutes choses beaucoup plus vite que je ne pouvais le prévoir et qu’il est comme ivre du plaisir furibond que lui cause tant de succès.

— C’est une nature énergique, un courage de lion, dit Sabina piquée de ce reproche. Ce danger me passionne, et, de tout ce que vous avez inventé aujourd’hui, voilà ce qui m’a le plus amusé.

— En ce cas, redoublons la dose ! Marche donc, Marquis ! tu t’endors !

Teverino donna un tel élan, que le curé se renversa au fond de la voiture, aux trois quarts évanoui de peur, et ne songea plus qu’à dire son In manus.

Sabina fit un éclat de rire, la négresse un signe de croix. Quant à Madeleine, elle était véritablement la seule vraiment brave et complètement indifférente au danger. Elle regardait les nuages d’or du couchant où passaient et repassaient les vautours, agités par l’approche du soir.

VIII.

ITALIAM ! ITALIAM !

Cependant les chevaux s’étant un peu apaisés dans une montée, le curé reprit l’usage de ses sens. Le précipice avait disparu, et la voiture suivait une tranchée étroite, assez mal entretenue, mais où une chute ne pouvait plus avoir de suites aussi graves que le long de la rampe.

— Où sommes-nous donc à présent ? dit le saint homme un peu soulagé. Je ne connais plus rien au pays ; la vue est bornée de toutes parts. Mais, autant que je puis m’orienter, nous ne marchons guère du côté de mon clocher.

— Soyez tranquille, l’abbé ! dit Teverino ; tout chemin conduit à Rome, et en suivant cette traverse un peu cahoteuse, nous évitons un long circuit de la rampe.

— Si nous pouvons passer le torrent, objecta Madeleine avec tranquillité.

— Qui parle de torrent ? s’écria le marquis. Est-ce toi petite ?

— C’est moi, reprit la jeune fille. Si les eaux sont basses, nous le traverserons. Sinon…

— Sinon, nous passerons sur le pont.

— Un pont pour les piétons, un pont à escalier ?

— Nous y passerons ; je le jure par Mahomet !

— Je le veux bien, moi ! dit l’insouciante Madeleine.

— Et moi, je jure par le Christ que je mettrai pied à terre, et que je passerai le dernier, pensa le curé.

Le torrent ne paraissait pas très-gonflé, et Teverino allait y lancer la voiture, lorsque Madeleine, qui s’était penchée en avant avec une prévoyance calme, l’arrêta vigoureusement.

— L’eau n’est pas claire, dit-elle ; une forte avalanche de neige a dû y tomber, il n’y a pas plus de deux heures. Vous n’y passerez pas.

— Milady, voulez-vous vous fier à moi ? dit Teverino. Nous passerons, je vous en réponds. Que ceux qui ont peur descendent.

— Je demande à descendre ! s’écria le curé en s’élançant sur le marchepied.

La négresse le suivit, et le jockey, partagé entre le point d’honneur et la crainte de se noyer, se plaça devant les chevaux en attendant qu’on eût pris un parti.

— Sabina, dit Léonce d’un ton d’autorité, descendez.

— Je ne descendrai pas, répondit-elle ; c’est la première fois que je sens le plaisir qu’on peut trouver dans le péril. Je veux me donner cette émotion.

— Je ne le souffrirai pas, reprit Léonce en lui saisissant le bras avec force. C’est un acte de démence.

— Vous n’avez point de droits sur ma vie, Léonce, et le marquis, d’ailleurs, en répond.

— Le marquis est un sot ! s’écria Léonce, exaspéré de voir la subite passion de lady G… se trahir si follement.

Le marquis se retourna et regarda Léonce avec des yeux flamboyants.

— Vous voulez dire que vous êtes deux fous, dit Sabina, essayant de cacher l’effroi que lui causait cette querelle. Je cède à votre sollicitude, Léonce ; marquis, vous