Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/142

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TEVERINO.

descendrez aussi. Le jockey, qui nage comme un poisson, peut se risquer seul à faire passer la voiture.

— Je nage mieux que tous les jockeys et que tous les poissons du monde, reprit Teverino, et je ne vois d’ailleurs pas pourquoi la vie de cet enfant serait exposée plutôt que la mienne. Dans mon opinion, Madame, un homme en vaut un autre, et si j’ai voulu risquer le passage, c’est à moi d’en subir seul les conséquences. Combien valent vos chevaux, Léonce ? ajouta-t-il d’un air d’opulence fanfaronne.

— Je t’en fais présent, dit Léonce, noie-les si tu veux. Mais je te dirai deux mots sur l’autre rive, ajouta-t-il à voix basse.

— Vous ne me direz rien du tout ; mais demain à deux heures de l’après-midi, c’est moi qui vous parlerai, répondit Teverino. Vous êtes l’agresseur, j’ai le droit de choisir le moment, et, en échange, je vous laisse le choix des armes. En attendant, par respect pour vous-même qui m’avez présenté à cette dame, affectez pour moi une étroite amitié qui explique vos paroles grossières.

— Un duel ? un duel avec vous ? Eh bien ! soit, répondit Léonce, et il ajouta tout haut : Si nous ne nous battons pas ensemble, marquis, après avoir échangé de telles douceurs, c’est qu’on ne peut nous accuser d’être deux poltrons, et, pour le prouver, nous allons passer l’eau ensemble. Eh bien ! que fais-tu là ? dit-il à Madeleine, qui avait grimpé lestement sur le siège auprès du marquis.

— Bah ! il n’y a pas de danger pour moi, dit-elle, et je vous suis nécessaire pour vous diriger. À droite, monsieur le marquis, et puis, à gauche, marchez !

Ce ne fut pas sans une stupeur profonde que les autres voyageurs, arrivés en haut du pont, s’arrêtèrent pour voir s’effectuer ce passage périlleux. Au milieu de l’eau, la violence du courant souleva la voiture, qui se mit à flotter comme une nacelle, entraînant les chevaux vers les arches aiguës du petit pont ogival.

— Cédez au courant, et reprenez ! dit Madeleine froidement attentive, comme s’il se fut agi d’une chose facile.

Les chevaux, énergiquement stimulés, et assez forts, heureusement, pour n’être pas emportés par cette voiture légère, firent quelques bonds, perdirent pied, se mirent à la nage, retrouvèrent pied sur un roc, trébuchèrent, et se relevant sous la puissante main de l’aventurier, gagnèrent, sans aucun accident fâcheux, un endroit moins profond, d’où ils atteignirent facilement la rive, sans qu’un seul trait eût été rompu, et sans que leurs conducteurs fussent mouillés autrement que par quelques éclaboussures.

— Vous voyez, Signora, que vous eussiez pu passer ! dit Teverino à lady G… qui accourait pour le féliciter de sa victoire.

— Non pas ! dit le curé, tout ému du danger qu’il aurait pu courir ; vous eussiez été emportés si la voiture eût été plus chargée. Moi, justement, qui ne suis pas mince, je vous aurais exposés en m’exposant moi-même. Je sentais bien cela.

On remonta en voiture ; le jockey prit le siège de derrière et l’oiselière resta sur celui du cocher, à côté de Teverino, qui parut s’entretenir avec elle tout le reste du trajet, d’une manière fort animée. Mais ils parlaient bas, en se penchant l’un vers l’autre, et Sabina fit, d’un air léger, la remarque que le bon ami de Madeleine pourrait bien être supplanté ce soir-là, si elle n’y prenait garde.

— Il n’y a pas de danger que cela arrive, dit Madeleine, qui avait l’ouïe fine comme celle d’un oiseau, et qui, sans avoir l’air d’écouter, n’avait rien perdu des paroles de Sabina. Ce n’est pas moi qui changerai la première.

— Ce n’est pas lui, j’en jurerais sur mon salut éternel, s’écria gaiement le marquis ; car tu es une si bonne et si aimable fille, que je ne comprendrai jamais qu’on puisse te trahir !

— Voilà, dit le curé, comment tous ces beaux messieurs, avec leurs compliments, feront tourner la tête à cette petite fille. L’un lui donne le bras à la promenade, comme il ferait pour une belle dame ; l’autre lui dit qu’elle est aimable, et elle est assez sotte pour ne pas s’apercevoir qu’on se moque d’elle.

— C’est donc vous qui lui donnez le bras, Léonce ? dit Sabina d’un ton moqueur.

— Pourquoi non ? N’avez-vous pas pris son bras pour l’emmener, vous aussi, Madame ? Du moment que nous l’enlevons pour en faire notre compagne et notre convive, ne devons-nous pas la traiter comme notre égale ? Pourquoi M. le curé nous blâmerait-il de pratiquer la loi de fraternité ? C’est une des joies innocentes et romanesques de notre journée.

— Je n’aime pas les choses romanesques, dit le bourru. Cela dure trop peu, et ne gît que dans la cervelle. Vous autres jeunes gens de qualité, vous vous amusez un instant de la simplicité d’autrui ; et puis, quand vous avez payé, vous n’y songez plus. Que Madeleine vous écoute, Messieurs, et nous verrons qui lui restera, ou du grand seigneur qui lui refusera un souvenir, ou du vieux prêtre qui, après l’avoir gourmandée comme elle le mérite, l’amènera au repentir et fera sa paix avec Dieu !

— Ce bon curé m’effraie, dit lady Sabina en s’adressant à Léonce. J’espère, ami, que cette pauvre Madeleine n’est pas ici sur le chemin de la perdition ?

— Je puis répondre de moi-même, répliqua Léonce.

— Mais non pas du marquis ?

— Je vous confesse que je ne réponds nullement du marquis. Il est beau, éloquent, passionné, toutes les femmes lui plaisent et il plaît à toutes les femmes. N’est-ce pas votre avis, Sabina ?

— Qu’en sais-je ? Nous ferions peut-être bien de faire rentrer la petite dans la voiture.

— D’autant plus, dit le curé, que le chemin redevient fort mauvais, que bientôt le jour va tomber, et que si M. le marquis a des distractions, nous ne sommes pas en sûreté. Donnons-lui pour compagne la négresse en échange de l’oiselière.

— Je ne réponds pas qu’il n’ait pas autant de distraction avec la noire qu’avec la blonde, reprit Léonce. Le plus sûr serait de le mettre en tête-à-tête avec vous, curé !

Cet avis prévalut, et Madeleine rentra dans la voiture, sans marquer ni humeur, ni honte, ni regret. Sa mélancolie était complètement dissipée, le reflet du soleil couchant répandait sur ses joues animées une lueur étincelante de jeunesse et de vie. — Voyez donc comme cette petite laide est redevenue belle ! dit Léonce en anglais à lady G…, le souffle embrasé de Teverino l’a transfigurée.

Sabina essaya de plaisanter sur le même ton ; mais une tristesse mortelle pesait sur son regard ; la jalousie s’allumait dans son cœur sous forme de dédain, et tout ce que Léonce insinuait sur les bonnes fortunes du marquis lui causait une honte douloureuse. Elle s’efforça donc de se persuader à elle-même qu’elle n’avait pas senti, comme Madeleine, le souffle embrasé de Teverino passer sur sa tête comme une nuée d’orage.

Il lui fallut bien une demi-heure pour chasser ce remords et retrouver le calme de son orgueil. Enfin, elle commençait à se sentir victorieuse, et le charme lui semblait ne pouvoir plus agir sur elle. Teverino, pour distraire le curé, qui, se flattant toujours d’être en route pour son village, s’étonnait un peu de ne pas reconnaître le pays, avait entamé avec lui une grave discussion sur des matières théologiques. Il s’était frotté à toutes gens et à toutes choses dans sa vie d’aventures. Il avait vu de près quelques prélats, quelques moines instruits, et il était de ces esprits qui entendent, comprennent et se souviennent sans faire le moindre effort. Il avait dans la mémoire une certaine quantité de lambeaux de citations, de commentaires et d’objections qu’il avait entendu débattre, peut-être en passant des plats sur une table de gourmets apostoliques, ou en époussetant les stalles d’un chapitre de théologiens réguliers. Il était loin de l’instruction du bon curé, mais il pouvait paraître, à l’occasion, beaucoup plus fort en ergotage métaphysique. Le curé