Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 8, 1855.djvu/17

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CONSUELO.

— Et toi, pauvre fille, tu ne dormiras donc pas ? reprit Anzoleto en se relevant à demi par un violent effort. Ah ! je suis un lâche, je m’en vais dormir dans la rue.

— Non ! dit Consuelo en le repoussant sur le coussin avec une douce violence ; tu es malade, et je ne le suis pas. Ma mère qui est morte en bonne catholique, et qui est dans le ciel, nous voit à toute heure. Elle sait que tu lui as tenu la promesse que tu lui avais faite de ne pas m’abandonner. Elle sait aussi que notre amour est aussi honnête depuis sa mort qu’il l’a été de son vivant. Elle voit qu’en ce moment je ne fais et je ne pense rien de mal. Que son âme repose dans le Seigneur ! »

Ici Consuelo fit un grand signe de croix. Anzoleto était déjà endormi.

« Je vais dire mon chapelet là-haut sur la terrasse pour que tu n’aies pas la fièvre, » ajouta Consuelo en s’éloignant.

« Bonne comme Dieu ! » répéta faiblement Anzoleto, et il ne s’aperçut seulement pas que sa fiancée le laissait seul. Elle alla en effet dire son chapelet sur le toit. Puis elle revint pour s’assurer qu’il n’était pas plus malade, et le voyant dormir paisiblement, elle contempla longtemps avec recueillement son beau visage pâle éclairé par la lune.

Et puis, ne voulant pas céder au sommeil elle-même, et se rappelant que les émotions de la soirée lui avaient fait négliger son travail, elle ralluma sa lampe, s’assit devant sa petite table, et nota un essai de composition que maître Porpora lui avait demandé pour le jour suivant.

VI.

Le comte Zustiniani, malgré son détachement philosophique et de nouvelles amours dont la Corilla feignait assez maladroitement d’être jalouse, n’était pas cependant aussi insensible aux insolents caprices de cette folle maîtresse qu’il s’efforçait de le paraître. Bon, faible et frivole, Zustiniani n’était roué que par ton et par position sociale. Il ne pouvait s’empêcher de souffrir, au fond de son cœur, de l’ingratitude avec laquelle cette fille avait répondu à sa générosité ; et d’ailleurs, quoiqu’il fût à cette époque (à Venise aussi bien qu’à Paris) de la dernière inconvenance de montrer de la jalousie, l’orgueil italien se révoltait contre le rôle ridicule et misérable que la Corilla lui faisait jouer.

Donc, ce même soir où Anzoleto avait brillé au palais Zustiniani, le comte, après avoir agréablement plaisanté avec son ami Barberigo sur les espiègleries de sa maîtresse, dès qu’il vit ses salons déserts et les flambeaux éteints, prit son manteau et son épée, et, pour en avoir le cœur net, courut au palais qu’habitait la Corilla.

Quand il se fut assuré qu’elle était bien seule, ne se trouvant pas encore tranquille, il entama la conversation à voix basse avec le barcarolle qui était en train de remiser la gondole de la prima-donna sous la voûte destinée à cet usage. Moyennant quelques sequins, il le fit parler, et se convainquit bientôt qu’il ne s’était pas trompé en supposant que la Corilla avait pris un compagnon de route dans sa gondole. Mais il lui fut impossible de savoir qui était ce compagnon ; le gondolier ne le savait pas. Bien qu’il eût vu cent fois Anzoleto aux alentours du théâtre et du palais Zustiniani, il ne l’avait pas reconnu dans l’ombre, sous l’habit noir et avec de la poudre.

Ce mystère impénétrable acheva de donner de l’humeur au comte. Il se fût consolé en persifiant son rival, seule vengeance de bon goût, mais aussi cruelle dans les temps de parade que le meurtre l’est aux époques de passions sérieuses. Il ne dormit pas ; et avant l’heure où Porpora commençait son cours de musique au conservatoire des filles pauvres, il s’achemina vers la scuola di Mendicanti, dans la salle où devaient se rassembler les jeunes élèves.

La position du comte à l’égard du docte professeur avait beaucoup changé depuis quelques années. Zustiniani n’était plus l’antagoniste musical de Porpora, mais son associé, et son chef en quelque sorte ; il avait fait des dons considérables à l’établissement que dirigeait ce savant maître, et par reconnaissance on lui en avait donné la direction suprême. Ces deux amis vivaient donc désormais en aussi bonne intelligence que pouvait le permettre l’intolérance du professeur à l’égard de la musique à la mode ; intolérance qui cependant était forcée de s’adoucir à la vue des encouragements que le comte donnait de ses soins et de sa bourse à l’enseignement et à la propagation de la musique sérieuse. En outre, il avait fait représenter à San-Samuel un opéra que ce maître venait de composer.

« Mon cher maître, lui dit Zustiniani en l’attirant à l’écart, il faut que non-seulement vous vous décidiez à vous laisser enlever pour le théâtre une de vos élèves, mais il faut encore que vous m’indiquiez celle qui vous paraîtra la plus propre à remplacer la Corilla. Cette cantatrice est fatiguée, sa voix se perd, ses caprices nous ruinent, le public est bientôt dégoûté d’elle. Vraiment nous devons songer à lui trouver une succeditrice. (Pardon, cher lecteur, ceci se dit en italien, et le comte ne faisait point un néologisme.)

— Je n’ai pas ce qu’il vous faut, répliqua sèchement Porpora.

— Eh quoi, maître, s’écria le comte, allez-vous retomber dans vos humeurs noires ? Est-ce tout de bon qu’après tant de sacrifices et de dévoûment de ma part pour encourager votre œuvre musicale, vous vous refusez à la moindre obligeance quand je réclame votre aide et vos conseils pour la mienne ?

— Je n’en ai plus de droit, comte, répondit le professeur ; et ce que je viens de vous dire est la vérité, dite par un ami, et avec le désir de vous obliger. Je n’ai point dans mon école de chant une seule personne capable de vous remplacer la Corilla. Je ne fais pas plus de cas d’elle qu’il ne faut ; mais en déclarant que le talent de cette fille n’a aucune valeur solide à mes yeux, je suis forcé de reconnaître qu’elle possède un savoir-faire, une habitude, une facilité et une communication établie avec les sens du public qui ne s’acquièrent qu’avec des années de pratique, et que n’auront de long-temps d’autres débutantes.

— Cela est vrai, dit le comte ; mais enfin nous avons formé la Corilla, nous l’avons vue commencer, nous l’avons fait accepter au public ; sa beauté a fait les trois quarts de son succès, et vous avez d’aussi charmantes personnes dans votre école. Vous ne nierez pas cela, mon maître ! Voyons, confessez que la Clorinda est la plus belle créature de l’univers !

— Mais affectée, mais minaudière, mais insupportable… Il est vrai que le public trouvera peut-être charmantes ces grimaces ridicules… mais elle chante faux, elle n’a ni âme, ni intelligence… Il est vrai que le public n’en a pas plus que d’oreilles… mais elle n’a ni mémoire, ni adresse, et elle ne se sauvera même pas du fiasco par le charlatanisme heureux qui réussit à tant de gens ! »

En parlant ainsi, le professeur laissa tomber un regard involontaire sur Anzoleto, qui, à la faveur de son titre de favori du comte, et sous prétexte de venir lui parler, s’était glissé dans la classe, et se tenait à peu de distance, l’oreille ouverte à la conversation.

« N’importe, dit le comte sans faire attention à la malice rancunière du maître ; je n’abandonne pas mon idée. Il y a longtemps que je n’ai entendu la Clorinda. Faisons-la venir, et avec cinq ou six autres, les plus jolies que l’on pourra trouver. Voyons, Anzoleto, ajouta-t-il en riant, te voilà assez bien équipé pour prendre l’air grave d’un jeune professeur. Entre dans le jardin, et adresse-toi aux plus remarquables de ces jeunes beautés, pour leur dire que nous les attendons ici, monsieur le professeur et moi. »

Anzoleto obéit ; mais soit par malice, soit qu’il eût ses vues, il amena les plus laides, et c’est pour le coup que Jean-Jacques aurait pu s’écrier : « La Sofia était borgne, la Cattina était boiteuse. »

Ce quiproquo fut pris en bonne part, et, après qu’on en eut ri sous cape, on renvoya ces demoiselles avertir celles de leurs compagnes que désigna le professeur. Un