Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 8, 1855.djvu/18

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CONSUELO.

groupe charmant vint bientôt, avec la belle Clorinda au centre.

« La magnifique chevelure ! dit le comte à l’oreille du professeur en voyant passer près de lui les superbes tresses blondes de cette dernière.

— Il y a beaucoup plus dessus que dedans cette tête, répondit le rude censeur sans daigner baisser la voix. »

Après une heure d’épreuve, le comte, n’y pouvant plus tenir, se retira consterné en donnant des éloges pleins de grâces à ces demoiselles, et en disant tout bas au professeur : — Il ne faut point songer à ces perruches !

« Si votre seigneurie illustrissime daignait me permettre de dire un mot sur ce qui la préoccupe… articula doucement Anzoleto à l’oreille du comte en descendant l’escalier.

— Parle, reprit le comte ; connaîtrais-tu cette merveille que nous cherchons ?

— Oui, excellence.

— Et au fond de quelle mer iras-tu pêcher cette perle fine ?

— Tout au fond de la classe où le malin professeur Porpora la tient cachée les jours où vous passez votre bataillon féminin en revue.

— Quoi ? est-il dans la scuola un diamant dont mes yeux n’aient jamais aperçu l’éclat ? Si maître Porpora m’a joué un pareil tour !…

— Illustrissime, le diamant dont je parle ne fait pas partie de la scuola. C’est une pauvre fille qui vient seulement chanter dans les chœurs quand on a besoin d’elle, et à qui le professeur donne des leçons particulières par charité, et plus encore par amour de l’art.

— Il faut donc que cette pauvre fille ait des facultés extraordinaires ; car le professeur n’est pas facile à contenter, et il n’est pas prodigue de son temps et de sa peine. L’ai-je entendue quelquefois sans la connaître ?

— Votre Seigneurie l’a entendue une fois, il y a bien longtemps, et lorsqu’elle n’était encore qu’un enfant. Aujourd’hui c’est une grande jeune fille, forte, studieuse, savante comme le professeur, et capable de faire siffler la Corilla le jour où elle chantera une phrase de trois mesures à côté d’elle sur le théâtre.

— Et ne chante-t-elle jamais en public ? Le professeur ne lui a-t-il pas fait dire quelques motets aux grandes vêpres ?

— Autrefois, excellence, le professeur se faisait une joie de l’entendre chanter à l’église ; mais depuis que les scolari, par jalousie et par vengeance, ont menacé de la faire chasser de la tribune si elle y reparaissait à côté d’elles…

— C’est donc une fille de mauvaise vie ?…

— Ô Dieu vivant ! excellence, c’est une vierge aussi pure que la porte du ciel ! Mais elle est pauvre et de basse extraction… comme moi, excellence, que vous daignez cependant élever jusqu’à vous par vos bontés ; et ces méchantes harpies ont menacé le professeur de se plaindre à vous de l’infraction qu’il commettait contre le règlement en introduisant dans leur classe une élève qui n’en fait point partie.

— Où pourrai-je donc entendre cette merveille ?

— Que votre seigneurie donne l’ordre au professeur de la faire chanter devant elle ; elle pourra juger de sa voix et de la grandeur de son talent.

— Ton assurance me donne envie de te croire. Tu dis donc que je l’ai déjà entendue, il y a longtemps… J’ai beau chercher à me rappeler…

— Dans l’église des Mendicanti, un jour de répétition générale, le Salve Regina de Pergolèse…

— Oh ! j’y suis, s’écria le comte ; une voix, un accent, une intelligence admirables !

— Et elle n’avait que quatorze ans, monseigneur, c’était un enfant.

— Oui, mais… je crois me rappeler qu’elle n’était pas jolie.

— Pas jolie, excellence ! dit Anzeloto tout interdit.

— Ne s’appelait-elle pas ?… Oui, c’était une Espagnole, un nom bizarre…

— Consuelo, monseigneur.

— C’est cela, tu voulais l’épouser alors, et vos amours nous ont fait rire, le professeur et moi. Consuelo ! c’est bien elle ; la favorite du professeur, une fille bien intelligente, mais bien laide !

— Bien laide ! répéta Anzoleto stupéfait.

— Eh oui, mon enfant. Tu en es donc toujours épris ?

— C’est mon amie, illustrissime.

— Amie veut dire chez nous également sœur et amante. Laquelle des deux ?

— Sœur, mon maître.

— Eh bien, je puis, sans te faire de peine, te dire ce que j’en pense. Ton idée n’a pas le sens commun. Pour remplacer la Corilla il faut un ange de beauté, et ta Consuelo, je m’en souviens bien maintenant, est plus que laide, elle est affreuse. »

Le comte fut abordé en cet instant par un de ses amis, qui l’emmena d’un autre côté, et il laissa Anzolelo consterné se répéter en soupirant : — Elle est affreuse !…

VII.

Il vous paraîtra peut-être étonnant, et il est pourtant très-certain, cher lecteur, que jamais Anzoleto n’avait eu d’opinion sur la beauté ou la laideur de Consuelo. Consuelo était un être tellement isolé, tellement ignoré dans Venise, que nul n’avait jamais songé à chercher si, à travers ce voile d’oubli et d’obscurité, l’intelligence et la bonté avaient fini par se montrer sous une forme agréable ou insignifiante. Porpora, qui n’avait plus de sens que pour l’art, n’avait vu en elle que l’artiste. Les voisins de la Corte-Minetti voyaient sans se scandaliser ses innocentes amours avec Anzoleto. À Venise on n’est point féroce sur ce chapitre-là. Ils lui prédisaient bien parfois qu’elle serait malheureuse avec ce garçon sans aveu et sans état, et ils lui conseillaient de chercher plutôt à s’établir avec quelque honnête et paisible ouvrier. Mais comme elle leur répondait qu’étant sans famille et sans appui elle-même, Anzoleto lui convenait parfaitement ; comme, depuis six ans, il ne s’était pas écoulé un seul jour sans qu’on les vît ensemble, ne cherchant point le mystère, et ne se querellant jamais, on avait fini par s’habituer à leur union libre et indissoluble. Aucun voisin ne s’était jamais avisé de faire la cour à l’amica d’Anzoleto. Était-ce seulement à cause des engagements qu’on lui supposait, ou bien était-ce à cause de sa misère ? ou bien encore n’était-ce pas que sa personne n’avait exercé de séduction sur aucun d’eux ? La dernière hypothèse est fort vraisemblable.

Cependant chacun sait que, de douze à quatorze ans, les jeunes filles sont généralement maigres, décontenancées, sans harmonie dans les traits, dans les proportions, dans les mouvements. Vers quinze ans elles se refont (c’est en français vulgaire l’expression des matrones) ; et celle qui paraissait affreuse naguère reparaît, après ce court travail de transformation, sinon belle, du moins agréable. On a remarqué même qu’il n’était pas avantageux à l’avenir d’une fillette d’être jolie de trop bonne heure.

Consuelo ayant recueilli comme les autres le bénéfice de l’adolescence, on avait cessé de dire qu’elle était laide ; et le fait est qu’elle ne l’était plus. Seulement, comme elle n’était ni dauphine, ni infante, elle n’avait point eu de courtisans autour d’elle pour proclamer que la royale progéniture embellissait à vue d’œil ; et comme elle n’avait pas l’appui de tendres sollicitudes pour s’inquiéter de son avenir, personne ne prenait la peine de dire à Anzoleto : « Ta fiancée ne te fera point rougir devant le monde. »

Si bien qu’Anzoleto l’avait entendu traiter de laideron à l’âge où ce reproche n’avait pour lui ni sens ni valeur ; et depuis qu’on ne disait plus ni mal ni bien de la figure de Consuelo, il avait oublié de s’en préoccuper. Sa vanité avait pris un autre essor. Il rêvait le théâtre et la célébrité, et n’avait pas le temps de songer à faire étalage de ses conquêtes. Et puis la grosse part de curiosité qui entre dans