Page:Sand - Antonia.djvu/114

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homme ivre. Dans la rue, il parlait à demi-voix tout seul, avec des yeux étincelants et des gestes emphatiques. Les passants le prenaient pour un échappé des petites-maisons.

Il suivait le mur du jardin de l’hôtel d’Estrelle, retournant machinalement voir si Julien travaillait et si son lis se portait bien. Tout à coup il se rappela que madame d’Ancourt pouvait faire tout manquer si elle révélait à madame d’Estrelle le nom du prétendant qu’elle lui avait signalé. Évidemment Julie ne se doutait de rien ; évidemment elle n’entendait pas malice à l’attachement du vieux voisin. Peu à peu elle pourrait bien en venir à l’accepter pour mari à force d’éprouver sa magnificence ; mais il avait voulu aller trop vite : il avait failli tout gâter. Il fallait, puisque la baronne ne lui était pas contraire, courir chez elle avant tout autre soin, lui dire où en étaient les choses et lui recommander le silence. Il sauta dans un fiacre qu’il rencontra vide, et se fit conduire à l’hôtel d’Ancourt.

Julie était vivement émue ; comme tout cœur généreux qui vient de provoquer et de mener à bien une bonne action, elle se sentait heureuse dans un sincère oubli de sa personnalité. Cet oubli fut si complet, qu’elle jeta sur ses épaules un léger mantelet de soie violette et courut vers le pavillon, impatiente d’annoncer la grande nouvelle à madame André, et de lui faire promettre de la chaperonner au repas de l’hôtel Melcy. Elle ne pensa pas plus à Julien que