Page:Sand - Antonia.djvu/121

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brisa la tige de l’Antonia Thierrii et offrit l’épi superbe à Julie.

Julie ne savait rien de l’importante affaire de cette plante ; elle n’avait pas vu Marcel depuis trois jours, et, comme madame Thierry évitait avec soin de prononcer le nom de M. Antoine, rien ne lui avait été raconté. Conviée à un baptême pour le lendemain à l’hôtel Melcy, elle s’imaginait naturellement qu’il s’agissait d’un enfant de quelque jardinier émérite. Enfin elle était à cent lieues de deviner qu’en brisant cette fleur Julien brisait tout lien avec son oncle, et jetait peut-être tout un avenir de richesse aux pieds de son idole.

Elle fit pourtant un cri d’effroi et de surprise en voyant l’action emportée de l’artiste.

— Ah ! mon Dieu, dit-elle, que faites-vous là ? Votre modèle !

— J’ai fini, répondit vivement Julien.

— Non, vous n’avez pas fini, je le vois bien !

— Je finirai sans modèle ; je le sais par cœur !

Et, comme, ressaisi un instant par l’amour de son art, il jetait sur le lis un dernier regard de possession intellectuelle, Julie replaça le lis sur sa tige en tenant dans sa main la solution de continuité et en disant, avec une grâce enjouée, pleine d’oubli et d’abandon :

— Je le tiens, achevez-le ; il ne se flétrira pas tout de suite. Allons, dépêchez-vous. C’était si beau, cette peinture ! Je ne me pardonnerais pas de vous l’avoir fait abandonner. Travaillez, je le veux !