Page:Sand - Antonia.djvu/184

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


eût été forcée de se lever pour lui dire : « Que venez-vous faire ici, monsieur ? »

Mais le petit cercle s’en allait à neuf heures, et, dix minutes après, Julie était au jardin ; elle regardait la petite lumière du pavillon qui tremblotait comme une étoile verte à travers le feuillage, et, si Julien lui fût apparu au détour d’une allée, elle s’imaginait qu’elle n’aurait pas pu le fuir. Pendant toutes ces agitations de la pauvre Julie, Julien était presque calme ; son intention était si droite, si sincère, que son esprit avait retrouvé la santé au point de se tromper lui-même.

— Non, se disait-il, je n’ai pas menti à ma mère. Ce que madame d’Estrelle m’inspire, c’est de l’amitié très-forte, très-élevée, très-exquise ; mais ce n’est pas, comme je le croyais d’abord, un amour emporté et désastreux, ou, si j’ai eu cette fièvre au commencement, elle s’est dissipée le jour où j’ai vu de près cette femme simple, bonne et confiante, où j’ai entendu sa voix chaste et douce, où j’ai compris qu’elle était un ange et que mes aspirations n’étaient pas dignes d’elle. Non, non, je ne suis pas amoureux comme on l’entend dans le sens vulgaire ; j’aime à plein cœur, voilà tout, et je ne permettrai pas à mon imagination de me tourmenter. La terre est à peine refermée sur mon pauvre père ; je n’ai pas une heure à perdre pour sauver ma mère. Non, non, je n’ai pas le droit, je n’ai pas le temps de m’abandonner à la passion.