Page:Sand - Antonia.djvu/220

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ainsi ! lui disait-elle. Ne changeons rien à cette situation pleine de délices. Songez donc : le jour où je dirai tout haut que je vous ai choisi pour le compagnon de ma vie, on rira, on criera, on m’accusera d’un entraînement vulgaire, et je sais des femmes vertueuses qui me diront avec cynisme : « Gardez-le pour votre amant, puisqu’il vous faut un amant ; mais voyez-le en secret, et ne l’épousez pas ! » De quel front soutiendrais-je ces impertinences, si je n’avais pas la conscience nette, et si je ne me sentais plus le droit de répondre : « Non, il n’est pas mon amant ! Il est le fiancé que j’aime, et qui m’a prouvé son respect comme aucun autre homme n’eût su me le prouver ! » Gardons nos forces, Julien ; celle de la vérité est la plus puissante de toutes pour lutter contre les idées fausses.

Julien se soumettait par dévouement et aussi par fidélité d’esprit à ce je ne sais quoi d’héroïque et de cornélien qui avait réglé sa vie et contenu les premiers élans de sa jeunesse. Il pouvait encore vaincre ses sens, ne leur ayant jamais permis de le dominer entièrement. Et puis ce roman d’amour pur, à travers la nuit embaumée, parlait à son imagination, et pour l’artiste ces nuits poétiques étaient des fêtes enivrantes. Ce jardin avait des profondeurs sombres et des masses puissantes, comme on en voit dans les compositions de Watteau. L’apparition de Julie gracieusement parée, assez grande et pleine d’ampleur dans la simplicité de ses atours, était en harmonie