Page:Sand - Antonia.djvu/96

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il n’avait pas osé la faire pressentir à madame d’Estrelle, pensant avec raison qu’elle lui reprocherait de l’avoir mise en relation avec un vieillard insensé. Et puis il ne connaissait de la fortune de son oncle que les deux millions qu’il avouait, et ce chiffre, qui, souvent répété à Julie, avait empêché celle-ci de rien soupçonner, déroutait notablement les soupçons de Marcel.

— Mon petit oncle, lui dit-il brusquement dès son entrée, vous avez donc cinq millions ?

— Pourquoi pas trente ? s’écria le vieillard en levant les épaules ; es-tu devenu fou ?

Marcel le harcela vainement de questions ; l’oncle fut impénétrable. D’ailleurs, un grand événement venait de se produire chez lui, et il était bien sérieusement distrait de ses rêves de mariage. La mystérieuse liliacée qu’il avait si souvent contemplée, épiée, soignée et arrosée dans l’espérance de pouvoir lui donner son nom, venait, durant quelques jours d’oubli et d’abandon, de pousser à l’improviste une hampe vigoureuse déjà chargée de boutons bien renflés ; un de ces boutons s’était même déjà un peu entr’ouvert et montrait un intérieur de corolle satinée d’une blancheur et d’un luisant incomparables, tigrée de rose vif. Cette plante exotique surpassait en rareté et en beauté toutes ses congénères, et l’horticulteur hors de lui, ranimé, consolé presque de sa mésaventure matrimoniale, s’écriait à chaque instant, en arpentant sa serre avec agitation et en revenant savourer l’éclosion de sa plante :