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consuelo.

la santé, ils me feront faire des exercices tous les jours, jusqu’à perdre haleine, et ils me casseront la voix pour s’assurer que j’ai des poumons. Au diable la protection des grands seigneurs ! Ah ! quand pourrai-je m’en affranchir, et, fort de ma renommée, de la faveur du public, de la concurrence des théâtres, quand pourrai-je chanter dans leurs salons par grâce, et traiter de puissance à puissance avec eux ?

En devisant ainsi avec lui-même, Anzoleto arriva dans une de ces petites places qu’on appelle corti à Venise, bien que ce ne soient pas des cours, et que cet assemblage de maisons, s’ouvrant sur un espace commun, corresponde plutôt à ce que nous appelons aujourd’hui à Paris cité. Mais il s’en faut de beaucoup que la disposition de ces prétendues cours soit régulière, élégante et soignée comme nos squares modernes. Ce sont plutôt de petites places obscures, quelquefois formant impasse, d’autres fois servant de passage d’un quartier à l’autre ; mais peu fréquentées, habitées à l’entour par des gens de mince fortune et de mince condition, le plus souvent par des gens du peuple, des ouvriers ou des blanchisseuses qui étendent leur linge sur des cordes tendues en travers du chemin, inconvénient que le passant supporte avec beaucoup de tolérance, car son droit de passage est parfois toléré aussi plutôt que fondé. Malheur à l’artiste pauvre, réduit à ouvrir les fenêtres de son cabinet sur ces recoins tranquilles, où la vie prolétaire, avec ses habitudes rustiques, bruyantes et un peu malpropres, reparaît tout à coup au sein de Venise, à deux pas des larges canaux et des somptueux édifices. Malheur à lui, si le silence est nécessaire à ses méditations ; car de l’aube à la nuit un bruit d’enfants, de poules et de chiens, jouant et criant ensemble dans cette enceinte resserrée, les interminables babillages des femmes rassemblées sur le seuil des portes,