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CORRESPONDANCE DE GEORGE SAND

par jour. Je fais pourtant un métier plus doux que le vôtre, puisque je suis libre de choisir mon genre de travail sédentaire. Mais je n’ai le cœur à rien. Tout ce qui est écrit ou à écrire me semble froid. Les paroles ne peuvent plus rendre ce qu’on éprouve de douleur et de colère, et, dans ces temps-ci, on ne vit que par la passion. Tout raisonnement est inutile, toute prédication est vaine. Nous avons affaire à des hommes qui n’ont ni loi, ni foi, ni principes, ni entrailles. Le peuple les subit. C’est au peuple qu’on est tenté de reprocher l’infamie des gens qui le mènent, le trompent et l’écrasent.

Ah ! mon enfant, quelle affreuse phase de l’histoire nous traversons ! Nous en sortirons d’une manière éclatante, je n’en doute pas. Mais, pour qu’une nation démoralisée à ce point se relève et se purifie, il faut qu’elle ait expié son égoïsme, et Dieu nous réserve, je le crains, des châtiments exemplaires !

Rien de nouveau ici. Maurice, Borie et Lambert partagent toujours ma vie retirée. Nous nous occupons en famille ; nous tâchons de ne donner que quelques courtes heures aux journaux et aux commentaires indignés que leur lecture provoque. Malgré soi, on y revient plus souvent qu’on ne voudrait. Du moins, nous avons la consolation d’être tous du même avis et de ne pas nous quereller amèrement, comme il arrive maintenant dans beaucoup de familles. Les intérieurs subissent généralement le contre-coup du malheur général. Le nôtre est uni et fraternel. Nous nous affli-