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CORRESPONDANCE DE GEORGE SAND

Élisa me parle d’un journal où vous désirez que j’écrive. J’y ferai mon possible ; mais je doute d’écrire désormais quelque chose qui ait le sens commun. J’écris mes Mémoires, parce que j’y parle du passé où j’ai vécu. Aujourd’hui, on ne vit plus en France, on est comme frappé de stupeur au bord d’un abîme, sans pouvoir faire un mouvement pour le fuir. Heureusement, cette stupeur même empêchera peut-être qu’on ne fasse un mouvement pour s’y jeter ; mais que la vie qui s’écoule ainsi est lente et triste !

La supporter sans maudire la destinée humaine et sans méconnaître la Providence, c’est bien tout ce qu’on peut faire. Je défie qu’on se sente artiste, ou, si on l’est encore en face de la nature, je ne crois pas qu’on puisse être inspiré par les événements qui s’accomplissent sous nos yeux.

La douleur rend muet, l’indignation serait la seule corde vivante du cœur ; mais la presse est bâillonnée, et je n’ai pas l’art de ne dire que la moitié de mon sentiment. Mon silence m’a bien été reproché depuis un an ; mais il ne dépend pas de moi de le rompre. Je ne suis pas dans l’action, je suis sans illusion, sans personnalité qui m’enivre comme la plupart des hommes, sans responsabilité comme il vous est arrivé d’en avoir une terrible et sacrée à accepter.

Je n’ai jamais compris les poètes faisant des vers sur la tombe de leur mère et de leurs enfants. Je ne saurais faire de l’éloquence sur la tombe de la patrie. Le chagrin me serre le cœur quand je touche à une