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CORRESPONDANCE DE GEORGE SAND

peusement en revue par Lamartine et les autres triomphateurs.

Comme je m’étais fourrée au milieu des gamins de la mobile, au centre de la place pour mieux voir, je me suis esquivée à ce moment-là, pour n’avoir pas l’honneur insigne d’être passée en revue aussi, et je suis revenue dîner chez Pinson, bien triste et voyant la République républicaine à bas pour longtemps peut-être.

Ce soir, je suis sortie à neuf heures avec Borie pour voir ce qui se passait. Tous les ouvriers étaient partis ; la rue était aux bourgeois, étudiants, boutiquiers, flâneurs de toute espèce qui criaient : À bas les communistes ! À la lanterne les cabétistes ! Mort à Cabet ! Et les enfants des rues répétaient machinalement ces cris de mort. Voilà comment la bourgeoisie fait l’éducation du peuple. Le premier cri de mort et le doux nom de lanterne ont été jetés aujourd’hui à la Révolution par les bourgeois. Nous en verrons de belles si on les laisse faire.

Sur le pont des Arts, nous entendons battre la charge et nous voyons reluire aux torches, sur les quais, une file de baïonnettes immense qui reprend au pas de course le chemin de l’hôtel de ville. Nous y courons ; c’était la deuxième légion, la plus bourgeoise de Paris et d’autres de même acabit, vingt mille hommes environ qui vociféraient à rendre sourd cet éternel cri de Mort à Cabet ! Mort aux communistes ! À coup sûr, je ne fais pas de Cabet le moindre