Page:Sand - La Filleule.djvu/28

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Nous avions marché depuis le lever du soleil jusqu’à son déclin, sans prendre d’autre repos que le temps de faire un léger festin d’anachorète sur la bruyère en fleur. Roque avait commencé son cours de science universelle par la géologie. Il n’était occupé qu’à fouiller à ses pieds, et, dans son ardeur, il oublia bientôt de jouir de l’ensemble des beautés de la nature. Sa vive intelligence n’avait cependant pas de portes complétement fermées ; mais il se privait volontairement des jouissances qui eussent pu détourner son attention du sujet actuel de ses recherches. Il ramassait, brisait, creusait, et en même temps démontrait avec feu. Je sentais que cette tension prolongée de sa volonté eût fatigué ma pensée ; mais je me devais à lui tout entier ce jour-là, et, tout en l’écoutant, je voyais rapidement passer devant mes yeux des tableaux enchanteurs, des rayons splendides, des détails d’une indicible poésie. Il ne fallait pas songer à interrompre mon bouillant compagnon pour lui demander de partager mon ivresse.

— Je reviendrai, me disais-je.

Et, à chaque pas, je marquais un but, je méditais une halte délicieuse pour mes futures excursions.

L’air suave de la forêt et le bienfaisant exercice du corps me retrempaient sans que j’en eusse conscience. Dans ces pittoresques décors d’arbres et de rochers, je ne retrouvais pas la physionomie uniforme et gravement mélancolique de mon pays ; mais la marche prolongée dans des régions solitaires me rendait, à mon insu, l’énergie physique et la douce langueur morale de mes jeunes années. Je redevenais moi-même, la vie rentrait dans mon sein.

Au coucher du soleil, chargés d’échantillons de toutes sortes, nous reprîmes le chemin de notre gîte. À un endroit sablonneux et découvert, deux blocs jetés le long du sentier, comme des autels druidiques, s’animèrent tout à coup d’une scène étrange, sauvage, presque effrayante.