Page:Sand - Le Diable aux champs.djvu/100

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JENNY. — Comment, c’est une grive qui chante si bien que ça ? Le joli air ! ça ressemble à une chanson, et je crois que je pourrais la chanter.

FLORENCE. — Que croyez-vous qu’elle dise ?

JENNY. — Mon Dieu, je crois qu’elle dit ce que nous disons : « Le ciel est beau, les étoiles brillent, et l’air sent bon ! »

FLORENCE. — Oui, voilà ce qu’elle dit, je le crois aussi. Je crois que la nature ravit de joie tous les sens de toutes les créatures, et que les plantes elles-mêmes…

JENNY. — Les feuilles, les fleurs ? vous croyez ?

FLORENCE. — Regardez ces grandes marguerites sauvages qui sortent leurs figures blanches des broussailles, à côté de vous.

JENNY. — Oui, elles ont l’air de bayer aux étoiles, comme moi ! ah ! quelles sont jolies !

FLORENCE. — Les voulez-vous ?

JENNY. — Non ! si elles sont contentes, pourquoi les déranger ?… À propos, monsieur Florence, avez-vous pensé au bouquet de madame, à l’heure de son dîner ? Je n’y étais pas…

FLORENCE. — J’y ai pensé, et je le lui ai envoyé par mon confrère le potagiste, commis, il s’intitule.

JENNY. — Ah ! mon Dieu ! cela lui aura déplu, à madame ! Elle prétend que les bouquets de monsieur Cottin sentent toujours l’oignon !

FLORENCE. — Bah ! l’oignon est une senteur de haut goût qui doit être saine pour les femmes nerveuses.

JENNY. — Monsieur Florence, je ne vois qu’une chose à vous reprocher, c’est que vous parlez de madame un peu légèrement, et c’est injuste : vous ne la connaissez pas.

FLORENCE. — Si fait, car je connais ses pareilles, et toutes ces dames-là sont les mêmes. C’est comme leurs adorateurs : qui a vu un lion les a tous vus. Et cependant hommes et femmes de ce genre-là cherchent à se faire remarquer et affectent des goûts excentriques ; mais comme ils se copient tous les uns les autres, il n’y a rien de surprenant ni d’original en eux.