Page:Sand - Le Diable aux champs.djvu/130

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FLORENCE. — Oui, il y en a qui peuvent en prendre et en garder plus longtemps le langage et l’attitude. Myrto est plus naturelle et plus spontanée ; elle se lasse vite de poser, et à tout instant elle jette masque et bonnet par-dessus les moulins. Elle n’est pas des plus mauvaises ; mais c’est encore une assez triste connaissance à faire pour des gens sans expérience, et vous ferez bien d’en avertir vos amis les artistes, si, comme je le présume, ils connaissent encore peu le monde.

JACQUES. — Mais vous, Florence, sans vous accuser de faire un roman avec madame de Noirac, savez-vous que je suis étonné ? Un homme de votre profession peut parler et penser comme vous faites, mais non pas connaître le monde comme vous paraissez le connaître ?

FLORENCE. — Oh ! je ne ferai pas le mystérieux avec vous, Monsieur Jacques. J’ai vécu dans le monde, pas beaucoup, je ne l’ai jamais aimé, mais un peu, pour savoir ce que c’était. Je m’y trouvais naturellement entraîné par une certaine fortune, et il me fallait sortir autant de ma position pour m’en abstenir qu’il me le faudrait faire maintenant pour y rentrer. J’avais, en effet, des rentes et des chevaux ; mais je n’eus pas longtemps à en jouir. Mon père fut ruiné par une spéculation désastreuse. L’infortuné en mourut de chagrin en peu de semaines, laissant des dettes au moins égales à son avoir. J’ai tout liquidé, tout acquitté scrupuleusement. Si mademoiselle Myrto n’a pas entendu parler de mon désastre, c’est que, changeant souvent de milieu, elle avait cessé de voir mon ami Guérineau lorsque ce malheur m’arriva. Depuis j’ai cherché à vivre de mon travail, et cela ne m’a pas coûté le moins du monde.

RALPH. — Eh bien, c’est une grande preuve de bon sens, et je vous en estime davantage.

FLORENCE. — Oh ! ne m’en faites pas compliment. J’avais été élevé pour le travail, dans le principe. Mon pauvre père était un jardinier-pépiniériste habile et instruit. Jusqu’à l’âge de quinze ans, je fus son apprenti et son aide. Pendant ce temps il faisait sa fortune. Diverses entreprises ingénieuses